Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Social media 1895 : Le Mundaneum, un réseau collaboratif de la connaissance dans une ère pré-Internet !

Internet, Google, Wikipédia, hyperlien, Web sémantique… existaient-ils déjà avant d’avoir été inventés ?

Le Mundaneum est un centre d’archives de la Fédération Wallonie-Bruxelles et un espace d’expositions temporaires situé à Mons en Belgique. Il ré-ouvre ses portes le 27 juin prochain avec l’exposition « Mapping Knowledge - Comprendre le monde par les données » dans le cadre de Mons 2015, Capitale Européenne de la Culture.

Pourquoi un tel (alléchant) choix d’exposition ici ? Parce que ce centre d’archives pas comme les auteurs provient d’un projet pionnier et singulier. Ainsi que le souligne Wikipédia : « Redécouvert après l’explosion du web, le Mundaneum est aujourd’hui identifié comme un Internet de papier et plus récemment comme un Google de papier. Néanmoins le projet de Paul Otlet et Henri La Fontaine dans son ensemble : classer tous les savoirs du monde dans un lieu unique et centralisé, apparaît aussi très proche de celui de la Fondation Wikimedia. »

Paul Otlet et Henri La Fontaine sont, en outre, récemment entrés coup sur coup dans le domaine public (le 1er janvier 2014 pour le premier et le 1er janvier 2015 pour le second), ce qui devrait grandement faciliter la diffusion de leurs travaux. Le site même du Mundaneum n’a pas manqué de le signaler en s’exprimant ainsi au sujet de Paul Otlet : « L’homme qui a toute sa vie voulu faciliter la transmission du savoir aurait sans doute été pro-open ! » et d’annoncer également la poursuite du partenariat avec la communauté Wikipédia pour numériser et rendre librement accessible les documents.

Autant de raisons qui nous ont donné envie d’en savoir plus en interviewant l’une de ses responsables Delphine Jenart. Si vous passez un jour près de Mons, n’oubliez pas de faire halte en ce lieu « back to the future » qu’est le Mundaneum.


Entretien avec Delphine Jenart

Delphine Jenart, bonjour ! Pouvez-vous vous présenter succinctement ?

Bonjour ! Je suis directrice adjointe du Mundaneum mais avant tout passionnée par l’univers de ses deux fondateurs dont je vais vous parler aujourd’hui (et un peu « geek » sur les bords) … Mon parcours : des études en animation socio-culturelle et éducation permanente, un parcours professionnel de 11 ans dans le secteur culturel belge francophone et une brève incursion dans l’univers de la communication politique et des médias locaux.

Qu’est-ce que le Mundaneum, qui reste encore relativement méconnu du grand public francophone hors Belgique ?

Aujourd’hui le Mundaneum est un centre d’archives et un espace d’expositions temporaires.


Mais pourquoi a-t-il inspiré cette réflexion au journal Le Monde : Le web, une histoire belge ?

L’histoire du Mundaneum c’est avant tout le rêve de deux hommes, bibliographes et juristes, qui se rencontrent dans les années 1890 autour d’un grand projet. Paul Otlet (1868-1944) est connu comme le père de la documentation et pour certains, auteur de la toute première vision d’Internet, et Henri La Fontaine (1854-1943) reçoit le Prix Nobel de la Paix en 1913 pour son action au sein du Bureau International de la Paix. Ensemble ils vont mettre au point une méthode d’indexation de l’ensemble des ouvrages publiés depuis l’apparition de l’imprimerie : la Classification décimale universelle (CDU). Ce nouveau langage de classement organise un outil d’un genre nouveau pour l’époque : le Répertoire Bibliographique Universel.


Tout d’abord à dessein scientifique, leur entreprise deviendra bien vite sociétale : ils plaident en faveur d’une connaissance partagée à l’échelle planétaire comme outil de promotion de paix entre les peuples … Diffusion des connaissances et paix, une utopie encore bien présente dans notre société avec le « village planétaire » ou l’avènement du web 2.0 !

Pourquoi est-il surnommé le « Google de papier » ou le « précurseur de la Société de l’Information » ?

Pour comprendre leur entreprise, remettons Otlet et La Fontaine dans leur contexte. Ils vivent à une époque clé et cueillent les fruits de la seconde révolution industrielle, la Belgique se trouve dans le top dix des puissances économiques mondiales. La combinaison du progrès scientifique florissant et du boom de l’imprimerie fait entrevoir à la société occidentale de la fin du XIXe siècle, un futur où la science rend tout possible.

Ardents défenseurs du positivisme, Otlet et La Fontaine partagent une réelle ambition pour l’humanité : internationalisme par la connaissance et la bibliographie, pacifisme et humanisme régissent leur œuvre. Ce dessin inspiré par Paul Otlet qui illustre sa notion de « pont mondial » montre à quel point il imagine une société mondiale interconnectée par « les arches de la navigation, de la télécommunication, des idées »…


Ils ne disposent peut-être pas encore de la technologie qui permettra des décennies plus tard d’interconnecter les continents, mais l’esprit est déjà bien présent.

C’est véritablement la mécanique de classement qu’ils mettent au point qui fait d’Otlet et La Fontaine des précurseurs de la société de l’information. La Classification décimale universelle qu’ils mettent au point dès 1895, est un langage d’indexation nouveau, inspiré de la Classification décimale développée par l’américain Melvil Dewey, bibliothécaire responsable de la Library of Congress (Washington). Otlet et La Fontaine enrichissent ce système avec pour but la standardisation mondiale mais aussi, la volonté de proposer un système de classement évolutif qui puisse suivre et traduire le rythme du progrès scientifique. Publiée pour la première fois en 1905, vous pourriez aujourd’hui grâce à la CDU classer la tablette, inventée plus d’un siècle plus tard. La CDU est une première étape vers la virtualisation de l’accès aux savoirs : un livre - une cote mais au-delà, un système numérique créant un environnement social au document qu’il indexe.


Les classes de la CDU permettent une mise en relation du document classé avec un autre document portant sur le même sujet ou un sujet connexe. Kevin Kelly, co-fondateur du magazine Wired (USA), décrit ce système comme une « version steampunk (ou rétrofuturiste) de l’hypertexte ».


Otlet imagine un système interconnectant différentes technologies analogiques de son époque : des télescopes électriques mis en réseau, la technique du microfilm, les lignes télégraphiques, des radio-transmetteurs, la fiche bibliographique mais aussi un réseau mondial d’indexeurs dont la fonction serait de compiler, d’organiser, de disséminer, de transmettre la documentation à l’échelle planétaire.

« Meet the man who almost invented cyberspace » (Alex Wright Salon.com)

Il dessine dans les années 20 la vidéoconférence, le conférence call, et livre la toute première vision de ce que deviendra notre accès à l’information à la fin du XXe siècle dans son Traité de Documentation qu’il publie en 1934 :

« Ici, la table de travail n’est plus chargée d’aucun livre. A leur place se dresse un écran et à portée un téléphone. Là-bas, au loin, dans un édifice immense, sont tous les livres et tous les renseignements. De là, on fait apparaître sur l’écran la page à lire pour connaître la question posée par téléphone. »




Le web est né avec l’hyperlien et aujourd’hui on parle beaucoup de web sémantique. Ces deux notions existaient-elle déjà en germe avec le Mundaneum ?

Plusieurs Professeurs ont en effet analysé le rapprochement que l’on peut opérer entre la méthode établie par Otlet avec la CDU, le web sémantique et l’hyperlien. « Semantic web is rather Otlet-ish » confiait le Professeur Michael Buckland de la School of Information (UCLA-Berkley) à Alex Wright dans un article du NY Times en 2008.

Pour répondre à votre question technique je préfère appeler le concept de « principe monographique » d’Otlet, extrêmement bien développé par le Professeur néerlandais Charles Van den Heuvel de l’Université d’Amsterdam, spécialiste en digital humanities qui étudie son œuvre depuis de nombreuses années : Paul Otlet et les versions historiques de la genèse du World Wide Web, du Web sémantique et du Web 2.0, paru dans le recueil « Paul Otlet, fondateur du Mundaneum (1868-1944). Architecte du savoir, Artisan de paix » - Éditions Les Impressions Nouvelles, 2010.


« Classer tous les savoirs du monde dans un lieu unique et centralisé », ça ressemble aussi à Wikipédia !

Et au-delà : la dynamique de coopération internationale que les deux fondateurs ont mise en place pour parvenir à la fois à réunir un Répertoire universel de la connaissance mais aussi, à développer un langage d’indexation universel (la CDU) : c’était du crowdsourcing avant l’heure !

Ce schéma donne une idée de l’étendue du réseau que Der Spiegel appelait en 2011 « networked knowledge decades before Google ».


Il faut dire que les deux hommes se donnent les moyens d’accomplir leur projet : création d’un Institut international bibliographique et d’une Union des associations internationales afin de tisser et d’animer un réseau de la coopération intellectuelle mondiale composés d’universités, de bibliothèques, d’associations diverses couvrant tout le champ du savoir. C’est « l’Internationale documentaire ».

Le Répertoire bibliographique progresse à Bruxelles, où sont centralisées toutes les références compilées, mais aussi les collections documentaires hébergées au Palais du Cinquantenaire à Bruxelles.

« Mundaneum » est en fait une appellation qui recouvre une réalité institutionnelle plurielle : les deux hommes vont entreprendre la création d’autant d’institutions qu’il existe de supports d’information. De cette façon naîtront au début du XXe siècle sous la houlette du Mundaneum à Bruxelles : un Musée de la presse, un Institut de photographie, un Musée du Livre, une Bibliothèque collective (des Sociétés Savantes), un Musée mondial, une Université internationale… Chacune de ces institutions étant spécialisées dans le traitement d’un support en particulier.

C’est la raison pour laquelle nous conservons aujourd’hui à Mons, une telle diversité de documents, outre les 12 millions de fiches du Répertoire Bibliographique Universel : 6 kilomètres au total !


Dans votre fonds, il est aussi question de « cité idéale » et d’un fort accent mis sur le pacifisme, l’anarchisme et le féminisme.

La vision la plus aboutie dans l’univers informationnel d’Otlet est certes son projet de « cité mondiale » qui aujourd’hui, inspire sur le plan philosophique de jeunes générations d’architectes. Une cité entièrement dédiée à la connaissance, de sa centralisation à sa dissémination, une cité qu’Otlet situe en territoire apatride et qu’il conçoit dès les années 1910. Toute sa vie durant il luttera pour défendre auprès de divers gouvernements à commencer par la Belgique, le bien fondé d’un tel projet supposé réunir en un même périmètre universités, bibliothèques, grandes organisations internationales à commencer par la future Société des Nations créée en 1919 qui deviendra l’Organisation des Nations Unies. Il s’allie avec de grands architectes dont Hendrik Andersen et Le Corbusier pour traduire ses concepts. Mais jamais ce projet ne verra le jour, et aujourd’hui nous conservons ses écrits, plans et extraits de correspondance témoignant de la genèse d’un projet jamais accompli.

Nous hébergeons également un important fonds relatif à l’Anarchisme : une collection particulièrement riche, datant de la période 1839-2000, ce qui ne veut pas dire que nos fondateurs l’étaient ! Essentiellement composée d’affiches, de journaux belges et étrangers, d’ouvrages et de revues proviennent en grande partie de dons faits par des collaborateurs du Mundaneum : Walther Théodore Glineur, cordonnier bruxellois fut anarchiste pendant une période de sa vie et collabora un temps aux activités du Palais Mondial, et Marcel Dieu, l’érudit anarchiste plus connu sous le nom de « Hem Day ». Mais l’origine de ces documents est parfois difficile à déterminer…


Quant au fonds Féminisme, cette documentation s’intègre très tôt au sein de l’Office International de Bibliographie par le biais de Léonie La Fontaine (1857-1949), sœur d’Henri. Cette féministe de la première heure accumule les documents au gré de ses activités au sein de la Ligue belge du droit des femmes. Ses papiers personnels reflètent l’étendue de son action militante aux origines du combat féministe au XIXe siècle et du pacifisme au XXe siècle. Après son décès en 1949, le Mundaneum continue la collection documentaire consacrée au féminisme avec des publications et des coupures de presse.

Ajoutons qu’Henri La Fontaine compte parmi les ardents défenseurs du féminisme de la Belgique du début du XXe siècle. Il contribue notamment à la création de la première loge mixte en Belgique : la loge des droits humains.

Dans une récente conférence, Cory Doctorow affirmait que nous sommes tous devenus des archivistes de notre propre vie numérique en publiant au quotidien des traces de nous sur Internet et les réseaux sociaux. Et d’affirmer alors que nous avons plus que jamais besoin des compétences de gens qui travaillent dans les musées, bibliothèques, archives, etc. Qu’en pensez-vous ?

« Classer est la plus haute opération de l’esprit, celle qui implique toutes les autres. L’esprit s’élève à mesure qu’il est susceptible d’abstraction, de systématisation et de synthèse. » Ces lignes sont de Paul Otlet dans son Traité de documentation.


A l’heure où l’organisation de l’information est devenue automatique, algorithmique, il s’agit de remettre de l’humain dans l’action de classer les savoirs et d’y donner accès. Lorsqu’en 1895, Otlet et La Fontaine mettent au point le Répertoire Bibliographique Universel comme outil d’indexation des livres, ils imaginent un monde augmenté du partage universel des connaissances : le grand ouvrage d’hommes et de femmes qui font la connaissance.

Il s’agit là d’un réel enjeu de société : comme l’écrit si bien le philosophe Michel Serres dans Petite poucette (2011) : « Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des années soixante-dix. Il ou elle n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace. Né sous péridurale et de naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. N’ayant plus la même tête que celle de ses parents, il ou elle connaît autrement. »

La mission du Mundaneum est avant tout éducative : Un espace culturel où promouvoir la culture web mais aussi et surtout, où apprendre, débattre et échanger, sensibiliser la jeune génération à cette nécessité de reprendre la maîtrise des outils de la transformation digitale pour créer, innover : l’empowerment social par la culture !

C’est sur ce terrain de l’éducation, qu’un acteur culturel comme le Mundaneum trouve sa pertinence à l’heure du tout connecté.


Les pères fondateurs du Mundaneum, Paul Otlet et Henri La Fontaine, sont récemment entrés coup sur coup dans le domaine public (respectivement le 1er janvier 2015 et le 1er janvier 2014). Vous avez annoncé l’entrée d’Otlet sur votre site en affirmant que « l’homme qui a toute sa vie voulu faciliter la transmission du savoir aurait sans doute été pro-open ». Pourquoi ? Est-ce pour cela que le Mundaneum est lui aussi pro-open ?

Avant tout il faut dire que Paul Otlet privilégiait l’universalité de la diffusion du savoir à la singularité de la propriété intellectuelle. Il est évident que la philosophie éditoriale du Mundaneum s’inspire des valeurs de ses fondateurs : partager le savoir à l’échelle mondiale, c’est ce leitmotiv que les deux hommes ont poursuivi toute leur vie.

Notre travail de médiation du patrimoine s’inscrit dans un respect des normes qui régissent la propriété intellectuelle, mais dès lors qu’une partie de l’héritage dont nous avons la gestion « tombe », ou « s’élève » devrait-on dire, dans le domaine public, nous y voyons là une fabuleuse opportunité d’inviter les créatifs de toutes disciplines à se saisir de ce patrimoine.

Il est de notre mission d’assurer la mise à disposition du patrimoine la plus large possible. Et pour ce faire le numérique est un précieux allié.

L’un des biographes de Paul Otlet, l’américain Alex Wright, écrivait récemment dans le périodique Nautilus (USA) : « Le futur du web a 100 ans. Dans le débat actuel entre structure et ouverture, les idées du XIXe siècle font leur come-back. »

Et si les futurs développements du web avaient à s’inspirer d’une réflexion formulée bien avant sa création ? Convient-il à ce stade de faire un peu de « rétro-ingéniérie » et si tel est le cas, le patrimoine d’Otlet doit-il être mis à contribution ? Vaste et passionnante question !

Dans ce même article, vous soulignez des actions de numérisation en partenariat avec les projets Wikimedia (Commons et Wikisource). Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il s’agit non pas de numérisation car cet acte technique est réalisé en interne par nos équipes, mais bien de diffusion sur diverses plateformes dont Wikimedia Commons et Wikisource. Pour les besoins d’une exposition produite et présentée au Mundaneum à Mons d’octobre 2012 à juin 2013, Renaissance 2.0 : Voyage aux origines du web, nous avons créé un parcours de QRpédia dans le musée renvoyant chacun à une fiche Wikipedia détaillant l’un des objets de l’histoire du Mundaneum : « Office international de bibliographie », « Mondothèque », « Répertoire bibliographique universel », « Union des associations internationales », … sont autant d’entrées vers la catégorie « Mundaneum » créée avec l’aide à l’époque de l’association Wikimédia France. Depuis lors, un chapitre belge de Wikimedia a vu le jour et nous travaillons à verser en ligne des fichiers numérisés, libre de droit, en basse et haute définition.


Des membres du chapitre belge ont également mis en ligne une version numérisée du Traité de documentation de Paul Otlet (1934) : l’œuvre majeure du fondateur du Mundaneum où il annonce la venue d’Internet… 40 ans avant la publication de l’article sur le protocole TCP-IP par Vint Cerf et Bob Kahn ! Le chantier de la retranscription de l’ouvrage avance bien et permettra à terme sa traduction. Hasard du calendrier : nous rééditons justement cette année le Traité de Documentation en français, avec la contribution artistique de l’illustrateur belge François Schuiten et de l’éditeur Benoît Peeters (Éditions Les Impressions Nouvelles).

Le Mundaneum est actuellement en travaux en rouvre en juin 2015 avec une exposition « Mapping Knowledge - Comprendre le monde par les données » s’inscrivant dans le cadre de « Mons 2015, capitale européenne de la Culture ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

La transformation du Mundaneum après deux années de travaux est symbolique : les architectes ont posé un geste fort en choisissant de placer les archives en sous-sol qui désormais, seront hébergées dans une galerie souterraine au musée, devenant les fondations d’un projet bien ancré dans son époque.

Symbolique aussi quant à la date de réouverture du Mundaneum : 2015 consacre Mons Capitale européenne de la Culture, mais cette année marque surtout le 120ème anniversaire de la création de l’Office International de Bibliographie par Otlet et La Fontaine – structure faîtière du Mundaneum !

Un dialogue constant entre patrimoine et société contemporaine, archive et monde digital, XIXe et XXIe siècle : tel est l’un des grands axes de notre ligne éditoriale. Depuis 2010, le Mundaneum investit le champ d’une médiation et d’un langage nouveaux, rendus possible grâce à la démocratisation des nouvelles technologies. Le Mundaneum devient par là un carrefour où « la technologie rencontre son archéologie » !

L’une des tendances observées avec l’avènement du numérique est la constante mise en données du monde (« datafication » en anglais, très bien vulgarisée par Victor et Kenneth dans leur ouvrage « Big data : Une révolution », 2013).

Cette révolution des données, Paul Otlet l’entrevoyait déjà dans son traité de documentation en 1934 :

« L’humanité est à un tournant de son histoire. La masse de données acquises est formidable. Il faut de nouveaux instruments pour les simplifier, les condenser ou jamais l’intelligence ne saura ni surmonter les difficultés qui l’accablent, ni réaliser les progrès qu’elle entrevoit et auxquels elle aspire. »


Le bibliographe consacrera sa vie entière à développer un système pour organiser l’information mais également, à penser de nouveaux outils pour une remédiation du savoir encyclopédique. Nous conservons de nombreuses planches, dessins, schémas et visualisations diverses, qui font d’Otlet un des pionniers européens de la visualisation de l’information aux côtés par exemple de l’Autrichien Otto Neurath (1882-1945).

Des cartographies antiques aux modélisations 3D rendues possibles grâce aux quantités de données numériques, en passant par l’arbre de la connaissance du Moyen-Age ou le rhizome, l’exposition Mapping Knowledge : Comprendre le monde par les données est une invitation à plonger au cœur de l’univers de l’information à travers les âges et comprendre comment ces multiples changements de paradigmes impactent notre vision du monde.

Mapping 3D, Internet des objets, géolocalisation, serious gaming, datavisualisation seront nos outils de médiation d’un sujet a priori ardu, que nous voulons accessible au plus grand nombre.

En parallèle nous proposerons un programme éducatif consistant pour les 10-18 ans, un cycle de conférences-débat et de nombreuses rencontres en mode informel ; faisant du Mundaneum un lieu d’apprentissage, d’échange et de vie !

Il se murmure que le Mundaneum pourrait participer au 2ème Festival du Domaine Public : info ou intox ?

Résolument : info !

Le Mundaneum a pris ces dernières années une place particulière dans l’écosystème culturel belge francophone : un lieu vivant où l’on met continuellement la révolution numérique en discussion. Qu’il s’agisse de conférences-débats ou de rencontres avec des grands acteurs et témoins de l’avènement du digital (Vinton Cerf, Robert Cailliau, Manuel Castells, …), le Mundaneum constitue une alternative aux cénacles universitaires ou entrepreneuriaux, en proposant une programmation « techno-sociétale » accessible à tous.

Le festival du Domaine public ouvre la voie à des réflexions nouvelles, à la créativité qui s’appuie sur l’héritage : c’est clairement un axe que nous souhaitons développer au Mundaneum !


Que pensez-vous de la citation suivante d’Alex Wright, issue d’un récent article d’Internet Actu : « Là où Otlet et Wells envisageaient des organisations transnationales financées par le service public, nous avons maintenant une oligarchie de corporations. En conséquence, la plupart d’entre nous comptent sur les entreprises à but lucratif pour rendre le web sûr, utile et utilisable. Aujourd’hui, Google et une poignée d’autres grosses compagnies Internet comme Facebook, Twitter, et Amazon se voient accorder le rôle qu’Otlet envisageait pour le Mundaneum : canaliser la production intellectuelle de la planète. »

Le Mundaneum est le témoin d’un autre temps, d’une autre société. Son ADN n’est pas du ressort industriel, il s’agit réellement d’une entreprise de la connaissance à but non lucratif…

Otlet poursuivra toute sa vie le projet utopique de l’universalité du savoir. La Fontaine a marqué l’Histoire de son engagement pacifiste puisqu’il reçoit le Nobel de la Paix en 1913. Leur engagement dépasse le projet commercial : il réside dans un véritable projet de société qui intègre pleinement les valeurs d’internationalisme, d’humanisme et de pacifisme.

Et c’est en cela que leur message est intemporel : le combat pour l’accès à l’information pour tous, la lutte contre toute forme d’obscurantisme, l’émancipation citoyenne par le partage et l’acquisition des connaissances… la connaissance au service de la paix !

Des questionnements universels qui finalement, se sont posés à chaque étape : l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, l’encyclopédie des Lumières, l’avènement des premiers médias dans l’ère industrielle, l’avènement de l’ordinateur et aujourd’hui, la transformation digitale…

L’œuvre d’Otlet et La Fontaine est une invitation à poser un regard éveillé sur les grands bouleversements engendrés par ces changements de paradigmes. De témoin d’une époque – la Belgique et la société du XXème siècle, le Mundaneum devient un décodeur des grands enjeux de notre société de la connaissance.

C’est le plus bel héritage que les deux hommes aient pu nous laisser.


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Crédit photos et illustrations : Mundaneum, avec son aimable autorisation.