Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Quelles politiques publiques pour résorber les inégalités numériques ?

Article à paraître
en juillet 2012 dans les Cahiers du Développement Social Urbain
N°55.

Depuis 15 ans
les initiatives se multiplient pour développer l’accès au numérique, que ce
soit de la part de l’Union européenne, de l’État ou des collectivités locales.
Cependant, le bilan est plutôt contrasté et beaucoup reste à faire pour
développer l’accompagnement aux usages qui est un levier majeur de la lutte
contre les inégalités numériques

"Avec le recul, on
peut avancer que la lutte contre la fracture numérique a servi de cheval de
Troie aux lobbies des industriels et opérateurs : réduire les inégalités
numériques a visé surtout la compétitivité des territoires et beaucoup moins la
résorption des disparités de compétences et d’usages entre les citoyens
..."

[REM : L’article se termine
par deux propositions concrètes, ce qui pourra paraître pas très ambitieux :-)
J’ai par le passé été plus inspiré ! Mais par temps de crise et devant
l’absence de portage politique, il me semble plus réaliste et pertinent de
proposer aux professionnels de la Politique de la Ville, principaux lecteurs de
cette revue, une meilleure utilisation et coordination des moyens
existants]

L’approche de l’Etat : Internet pour tous

L’approche française a été
et est encore largement dominée par l’idéologie de la « lutte contre la
fracture numérique ». Il s’agit de réduire les disparités d’équipement et
de pratiques, désignées comme « inégalités numériques », avec des
objectifs politiques énoncés promettant « Internet pour tous ».

En France, l’État s’engage
en 1997 dans le Programme d’Action Gouvernemental pour la Société de
l’Information (PAGSI). Les ministères de l’Éducation nationale, de la Culture
et de la communication, de la Jeunesse et des sports, de la Ville, de
l’Industrie... lancent des initiatives pour faciliter l’accessibilité aux
Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) par le plus grand
nombre. Il faut rappeler qu’à l’époque, seuls 4 % des Français disposent
d’une connexion Internet à domicile.

Cela se traduit par un
programme volontariste d’équipement des établissements scolaires, d’aides à
l’investissement pour les PME et les associations. Grâce au dispositif
d’emplois aidés « Nouveaux Services - Emploi Jeune », des milliers de
projets bénéficient entre 1998 et 2005 d’une aide indirecte au fonctionnement
et de compétences de jeunes diplômés en mal d’insertion professionnelle.

Parmi les initiatives pour
résorber le fossé numérique, les lieux d’accès public à Internet et les espaces
publics numériques apparaissent alors comme la pierre angulaire pour amener le
grand public à découvrir et à s’initier aux usages de l’ordinateur et
d’Internet. De nouvelles fonctions voient le jour, ainsi que des cursus de
formation diplômantes correspondant (1). Cette politique sera confirmée par le
Comité interministériel pour la société de l’information (CISI) du 10 juillet
2000, qui missionnera la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC) pour
accompagner les collectivités dans la mise en place d’espaces publics
numériques labélisés Cyber-base.

La mobilisation des territoires

Les collectivités
territoriales ne sont pas en reste et à l’échelle régionale, départementale ou
locale les initiatives fleurissent :

  • investissements pour
    accélérer le déploiement du haut débit dans des zones non rentables pour les
    opérateurs,

  • installation d’ordinateurs
    connectés ou aide à l’équipement de structures éducatives, socioculturelles et
    culturelles,

  • mise en réseau de lieux
    existants ou nouvellement créés, via des labels spécifiques (faute de
    concertation, l’exercice vire à la cacophonie devant la multiplication
    d’appellations non contrôlées…),

  • animation de politiques de
    développement numérique des territoires via des centres de ressources
    mutualisant les compétences, impulsant et soutenant des projets, formant et
    accompagnant les acteurs locaux...

L’impulsion européenne

Les fonds et programmes
européens ont très largement contribué aux politiques des régions et des
territoires (2). L’approche européenne a évolué dans le temps et dès 2005, le
concept d’e-inclusion a introduit un changement de paradigme notable.
Il ne s’agit plus de vouloir amener les publics éloignés à rattraper leur
retard en matière d’équipement et d’usages numériques, mais plutôt de
considérer le numérique comme un levier d’insertion sociale et économique,
professionnelle ou culturelle.

Depuis 2010, les politiques
européennes mettent l’accent sur le développement des compétences numériques
(e-skills) et l’alphabétisation numérique (digital literacy).
30 % de la population des pays de l’Europe des 27 n’avait jamais utilisé
Internet en 2009. L’objectif annoncé de l’Union européenne pour 2015 est de
réduire de moitié cette proportion, soit 15 % de non-internautes dans la
population.

15 ans après : constats et bilans

Le concept de
« fracture numérique », dérivé de la « fracture sociale »
thème de campagne de Jacques Chirac aux présidentielles de 1995, a révélé au
fil du temps sa vacuité, tant d’un point de vue scientifique que d’un point de
vue opérationnel. Les disparités d’usages mesurées par les enquêtes
apparaissent essentiellement comme des conséquences de variables
socio-économiques et démographiques : les personnes âgées, les ménages les
plus pauvres, les moins diplômés, les personnes isolées (familles
monoparentales, personnes handicapées…) se retrouvent en bas de l’échelle en
matière d’équipement et d’usages du numérique.

Les questions d’enclavement
des territoires, de difficultés d’accès aux formations, de faible présence des
services publics et de transports en commun ont des conséquences assez
semblables dans les quartiers relevant de la politique de la ville et dans les
territoires ruraux éloignés des grands centres urbains.

L’essentiel des sommes
consacrées au développement numérique par l’État (grand emprunt, fonds national
pour la société numérique...) et les collectivités est investi dans les
infrastructures de pointe (déploiement de la fibre optique, stockage à
distance, sécurité des réseaux…) et très peu dans la création de services
adaptés aux publics éloignés, dans le développement des compétences numériques
et la médiation des usages.

Avec le recul, on peut
avancer que la lutte contre la fracture numérique a servi de cheval de Troie
aux lobbies des industriels et opérateurs : réduire les inégalités
numériques a visé surtout la compétitivité des territoires et beaucoup moins la
résorption des disparités de compétences et d’usages entre les citoyens.

Le bilan est
finalement en demi-teinte avec, des échecs
comme :

  • les lieux spécialisés dans
    les TIC animés par des technophiles (ou Geeks),

  • la mutualisation impossible
    de moyens matériels ou humains avec l’Éducation nationale,

  • l’articulation difficile entre les organismes de formation et les
    espaces publics numériques.

Mais aussi des
approches qui s’avèrent efficaces
 :

  • la médiation numérique de
    proximité, assurée par des travailleurs sociaux, des médiateurs culturels, des
    assistants de vie auprès des personnes âgées …

  • l’accompagnement des usages financé de façon
    pérenne dans les politiques de droit commun (lecture publique, action sociale,
    formation professionnelle…) ;

  • la présence d’Agents de développement
    numérique
    sur un territoire, chargés de contribuer à la diffusion des
    usages et des bonnes pratiques.

Quelques pistes de progrès pour prévenir l’exclusion numérique

  • Faciliter les coopérations
    (échange d’expériences, recherche, expérimentations, appels à projets régionaux
    communs…) entre les équipes de maîtrise d’œuvre urbaine et sociale (MOUS) et
    les agents de développement rural ;

  • Se doter d’indicateurs
    d’évaluation de l’utilité sociale de l’accompagnement des usages du numérique
    (ou médiation numérique) permettant d’évaluer l’effet de levier pour le
    développement social.

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(1) BEATEP multimédia
(brevet d’État d’animateur technicien de l’éducation populaire et de la
jeunesse) puis BPJEPS TIC (brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation
populaire et du sport).

(2) FSE, FEDER, INTERREG,
LEADER, EQUAL, URBAN, GRUNDTVIG…