Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Portraits de la médiation numérique – Nicolas Lacroix – Du service au public à l’engagement citoyen

Nicolas Lacroix travaille à l‘Espace Public Internet (EPI) de Dieulefilt, ville de 4.000 habitants de la Drôme. Cet EPI, porté par l’association Collectif Citoyen n’existe que depuis 2010, bien qu’ayant démarré avant, de façon plus improvisée. Installé dans une rue piétonne au centre ville, le petit local propose une dizaine d’ordinateurs, fixes ou portables.

Le « Collectif Citoyen » s’est formé en 2002 (suite au premier tour de l’élection présidentielle). Sa vocation est de promouvoir des idées citoyennes articulées autour du partage, de la solidarité, de la tolérance, de la culture.

Au fil du temps, les porteurs du projet se sont aperçus que des jeunes de la commune se retrouvaient en difficulté simplement pour accéder à Internet, faire des recherches d’emploi n’ayant pas les moyens d’avoir une connexion. Ils devaient se rendre à Montélimar, située à plus de 30 km.

Une première phase s’est organisée avec la récupération d’ordinateurs, l’installation dans le local et la mise en place d’un accès Internet. En 2010, dans le cadre du réseau départemental, le projet d’EPI s’est consolidé.

Nicolas, qui sont les publics qui viennent à l’EPI ?

Nous avons différents publics. Nous accueillons des personnes qui ont besoin d’un accès pour des recherches d’emplois, pour faire des démarches administratives, rédiger des CV. C’est un public qui n’a pas de connexion à domicile ou qui ne sait pas forcément faire ce genre de choses. Nous avons aussi des gens qui, par choix, n’ont pas de connexion chez eux et préfèrent ce lieu convivial. Et puis l’été nous accueillons aussi des touristes, c’est très saisonnier, et nous proposons un aménagement des horaires pour offrir l’accès.

Beaucoup de personnes viennent discuter : on offre le café, le thé. Tous les vendredis matin, jour de marché, on organise le « café citoyen », que récemment nous avons renommé « les cafés citoyens de la crise », pour informer et échanger, par exemple sur ce qu’est la dette, ou des choses obscures mais très sensibles comme le Mécanisme Européen de Stabilité (MES) et ses conséquences, avec des diffusions de vidéos sélectionnées sur Internet.

Comment définir vos missions principales ?

Pour moi c’est, au delà de l’accès aux outils, une mission d’information, un travail autour des questions d’accès à l’information.

Par exemple on crée des « boites à infos » sur différentes thématiques. Récemment, on a créé un petit site sur les gaz de schistes, avec un film d’informations, les décrets qui paraissent, avec des prises de position : le site s’appelle « non au gaz de schiste ».

Notre ambition est d’animer des débats et d’organiser des réunions publiques.

L’autre volet, c’est de lutter contre la « fracture numérique ».

Notre projet c’est à la fois de promouvoir des valeurs, de faire se rencontrer des gens, de leur permettre de discuter et leur permettre l’accès à des services dont ils ont besoin.

Autour de l’engagement citoyen, quels sont les projets que vous menez ?

Une de nos activités importantes, ce sont les Rencontres Citoyennes : tous les ans sur un week-end nous organisons des ateliers-débats, des conférences, du théâtre, de la musique. Pour ce projet, le numérique est mobilisé. A la fois comme outils de travail et dans le cadre de réalisation de vidéos sur le territoire. Pendant l’année, en amont, des vidéos sont réalisées sur le territoire puis présentées pendant les rencontres.

Par exemple on a fait des vidéos sur des événements historiques, autour de récits d’anciens résistants qui ont vécu à Dieulefit, des vidéos autour du patrimoine et aussi des vidéos autour de ce que nous appelons « innovations du territoire ». Cela peut être un sujet autour d’un point de vente collectif entre agriculteurs, par exemple.

Produire ces vidéos permet de lancer les débats, souvent autour du « vivre ensemble ». Notre objectif serait d’impliquer des bénévoles dans le projet. Mais pour l’instant c’est nous, les animateurs, qui les faisons. Il existe des personnes motivées mais qui n’ont pas forcément le temps.

Comment raconterais-tu ton travail à une personne qui n’a jamais rencontré un animateur multimédia/numérique ?

Je suis là pour accompagner les gens qui ne sont pas autonomes en informatique et dans les TIC. Cela peut être des personnes de générations qui n’ont pas grandi avec, et ont besoin d’un véritable accompagnement ou d’autres qui n’ont pas les compétences pour faire ce dont ils ont besoin.

Pour moi, dans certaines démarches, c’est important d’avoir un lieu neutre, non associé à la mairie ou une administration, où les personnes peuvent venir simplement et où on peut les accompagner.

Mais je suis aussi là pour diffuser des contenus et des informations et en créer sur des sujets de société, des débats ou des sujets très locaux, pour faire témoigner les gens et créer de l’information citoyenne.

Qu’est-ce qui est important dans l’existence d’une structure comme la tienne ?

De plus en plus de gens viennent, et sont en demande. Je crois que l’on répond au besoin de lieux ouverts, d’échanges, de formations. Il existe un gros besoin d’informations des gens, dans une approche de construction de valeurs communes.

Comment es-tu arrivé à ce poste ?

J’ai un parcours universitaire à la base, dans les sciences humaines, en ethnologie. J’ai eu envie de concret et ai commencé à travailler dans le milieu associatif, en travaillant dans un jardin conservatoire. Mon envie c’était de soutenir des projets sur le territoire, qui me tenaient à cœur, avec des valeurs fortes.

Je suis arrivée il y a deux ans à Dieulefit, et j’ai un projet d’installation agricole. M’inscrire dans le collectif, me permet de connaître le territoire. En fait je suis arrivé au numérique via le Collectif citoyen, et j’ai profité d’une formation reçue au GRETA, dans le cadre de la mise en place des EPI, qui m’a donnée les billes pour exercer ce métier.

Avant de commencer, comment te représentais-tu ce métier d’animateur numérique ?

Avant j’en avais l’image d’un mélange entre un animateur de MJC et un responsable de cybercafé. L’animateur de MJC pour le coté « tourné vers les jeunes et développement d’activités » et le Cybercafé pour le coté « on tient un local, les gens se connectent et s’en vont ».

Aujourd’hui je perçois beaucoup de champs ouverts dans la médiation numérique, des enjeux très importants, mais une prise de conscience faible des élus, de la population.

En fait beaucoup n’ont pas conscience des enjeux autour de ces espaces de médiation. Cela fait partie de mon travail que de partager ces enjeux.

Quels sont les rôles que tu remplis auprès des personnes accompagnées ?

C’est à la fois un rôle d’accompagnement dans la prise en main et dans l’utilisation, mais aussi d’accompagnement à une prise de conscience autour des outils. Le numérique ne se suffit pas à lui-même mais requiert des apprentissages, le développement d’une culture.

Il s’agit pour moi d’aider à trouver des bons outils pour des usages raisonnés.

Nous utilisons des logiciels libres, mais nous sommes pris dans le dilemme des accompagnements autour de ce que les personnes utilisent, c’est-à-dire ce qui est déjà installé dans l’ordinateur quand ils l’achètent. Nous arrivons à apporter des logiciels libres (hors systèmes d’exploitation).

Comment envisages-tu ton rôle sur le territoire ?

Pour moi c’est important de travailler avec d’autres associations, de mutualiser des moyens. Par exemple nous travaillons avec le Conseil Local de Développement qui agit sur le territoire. Autour de problématiques différentes, il rassemble les gens autour d’une table. Et nous intervenons pour outiller en contenus et en supports les échanges.

Par exemple, autour de la création d’un plan rivière, ensemble nous organisons les « ciné-citoyens » : on récupère des contenus, on diffuse, on crée des débats, aussi bien dans les villages et les écoles.

Dans ce projet mon rôle c’est à la fois de la sélection de contenus, de l’organisation, un outillage numérique du projet, de l’implication dans l’animation de débat.

Quelles sont les qualités essentielles à avoir pour bien faire ce métier ?

Pour moi ce sont d’abord des qualités relationnelles, notamment la patience. Les gens louent ma patience ! C’est aussi être capable de se mettre à la place de celui qui apprend et ne connaît pas. Pour moi, ceux qui en savent le plus ne sont pas toujours les mieux placés pour accompagner. C’est également primordial d’être à l’écoute et capable de cerner les attentes des gens, et au delà de cela de faire des propositions, de les amener à d’autres choses, de leur permettre de développer leurs envies et leurs compétences.

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Photo de Nicolas Nicolas, mousquetaire numérique ?

As-tu un moment, une histoire qui pour toi « donne sens » à ton action ?

Un des « moments » de l’EPI, a été la période où il y avait des travaux sur les réseaux et où plusieurs personnes venaient car il y avait une coupure internet chez eux. On beaucoup discuté de « la crise » et l’on a échangé des références précieuses, par exemple à propos du blog de Paul Jorion. Il ne s’agit pas juste de bavardages, cela crée une dynamique sur le territoire et entre les gens. Ensuite, le quotidien revient et chacun se connecte de chez soi, ce qui fait que les outils de communication ne favorisent pas toujours le lien, mais on se recroise toujours, notamment lors des Rencontres Citoyennes !

Comment vois-tu évoluer ce métier ?

Ce que j’aimerai c’est que le médiateur numérique soit aussi reconnu qu’un instituteur. Souvent avec un ordinateur, on se retrouve à apprendre à écrire !

Pour moi son rôle combine l’accompagnement des débutants et une dimension de personnes ressources sur son territoire pour accompagner la diversité des usages numériques. Avec le besoin de renforcer le regard critique de chacun.

Quelle place donnes-tu aux réseaux ?

Pour moi c’est essentiel, l’existence d’un réseau départemental assoit notre place, notre légitimité, renforce une unité et crée des échanges d’expériences. Voir ce qui fait ailleurs permet d’avoir une vision plus globale, de sortir de notre configuration à nous.

Comment souhaites-tu évoluer professionnellement ?

Personnellement j’ai envie de partager mon activité entre un projet agricole et une activité numérique. Je vais faire du « circuit court » en agriculture biologique, et en EPI c’est aussi de la culture en « circuit court » !

Avant de finir, un mot sur un sujet que tu aurais aimé aborder ?

Il y a plein d’autres activités dont j’aimerai parler, autour de l’accompagnement de personnes en situation de handicap, sur ce que nous faisons hors les murs, sur le travail avec les personnes en situation d’exclusion.

Nous avons fait, en partenariat avec l’association d’insertion de Dieulefit, un « rallye photo » avec des personnes en difficulté autour de la découverte des territoires. A la fin de ce projet, ces personnes l’on présenté au public, elles reviennent à l’EPI, ça leur apporte vraiment quelque chose.

En fait je suis aussi très concerné par la précarité de l’existence de notre activité et de celle d’autres associations.

J’aimerai développer plein de projets, comme un projet Open Street Map qui se développe avec plusieurs autres EPI, mais compte tenu du volume d’activités que nous avons déjà, c’est compliqué alors que c’est aussi ces projets qui pourraient nous faire vivre.

C’est donc difficile de jongler avec tout cela, et j’éprouve une vraie difficulté à faire reconnaître la place de notre travail.

J’aimerai promouvoir des valeurs citoyennes à travers le numérique, mais il y a toute une culture à développer, et cela nécessite du temps pour, par exemple, apprendre à travailler de façon coopérative autour d’un projet. Nous mêmes avons besoin de nous former pour faire émerger des idées, sans les imposer !