Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Penser par le Bien commun pour Imaginer le Territoire

Un article repris su site Common Good Forum publié le 29 septembre 2014.

Penser par le Bien commun permet d’envisager, de façon pragmatique, les choix collectifs, - au-delà de la notion abstraite d’intérêt général. Dans une ville considérée comme sensible, l’affirmation des capacités de l’Homme à évaluer les situations, et les conduites à tenir en tant qu’expression de désir, sont alors pris en compte.

La ville sensible du XXIème siècle semble se rapprocher de l’humain et donner la part belle aux émotions. Elle permet surtout d’aborder de manière holistique la durabilité spatiale, de sortir d’une approche essentiellement centrée sur les questions techniques, et d’intégrer une vision plus phénoménologique et sociale. L’Homme n’est plus considéré comme un simple homo-economicus isolé et rationnel, mais comme un être communautaire doué d’affect, de spiritualité et d’imagination. Le matérialisme de Marx trouve là ses limites, dans la mesure où il considérait que la réalisation du Bien commun ne devait pas être attendue des personnes, mais simplement du développement de la société industrielle.

Or la supériorité du Bien commun ne porte jamais atteinte à la primauté de la Personne, - notion permettant de trouver un juste milieu entre totalitarisme communautaire et idéologie individualiste. Déjà, au XXème siècle, néo-thomisme et personnalisme avaient repris les théories de Saint Thomas sur la définition du Bien commun d’Aristote contre la prégnance du concept d’individu. Pour ce dernier, la Cité n’est ni une communauté de lieu, ni le territoire national qui existerait en vue d’éviter les injustices mutuelles, et de pratiquer l’échange. C’est davantage en vue des belles actions ou de l’épanouissement des citoyens, et non du seul vivre-ensemble (suzên), que la communauté politique est instituée. Les Hommes se voient réunis par un choix - proairésis - de vie commune, assurée et consolidée par la référence à un même passé mythique, à des héros communs, à des rites et des lois intégrées progressivement et partagées. Le territoire nait de la vie et de la pratique sociale, il fait sens. On opposera ainsi les territoires qui évoquent une communauté de vie, aux espaces (regroupement de communes ou création de districts par exemple).

Penser par le Bien commun permet de décomposer ces diverses composantes selon trois éléments inter-reliés autour d’un projet :

1° Le bien de la communauté : des biens matériels et immatériels.

2° La communauté du bien : l’accès de chacun au bien de la communauté et le sentiment d’appartenance.

3° Le bien du bien commun : l’équilibre de la relation entre la Personne et la communauté

Ce qui importe dans la pensée du Bien commun, ce n’est donc pas tant le contenu du discours que le processus dans lequel il s’inscrit. Penser Par le Bien commun ne représente surtout pas une injonction, une conduite à suivre, ou une livraison de solutions. Il pose des problèmes qui supposent l’affirmation des capacités de l’Homme à évaluer les situations, et les conduites à tenir en tant qu’expression du désir, au-delà de tout dogmatisme ou relativisme. Que serait un bien commun défini par une seule personne ou un groupe de personnes, sinon une tyrannie. Ce travail procède plus de la dynamique créatrice de l’imagineur que de la pure logique déductive. Le Bien commun n’est pas du seul ordre du bien et du mal, ou de la notion de morale de droits de l’Homme qui fixe des interdits (violation des droits fondamentaux) et des possibilités (égalité des chances dans la diversité des talents). Il renvoie plutôt à la mise en pratique de principes, eux-mêmes forgés par notre histoire, nos valeurs, et qui sont devenus non-négociables et intangibles. La morale commande, l’éthique recommande.

La pensée du Bien commun tient ainsi compte des phénomènes de contradictions sociales et de la complexité de la décision. Par exemple, lors du développement des projets urbains, les habitants souhaitent des rues piétonnes, mais veulent pouvoir circuler librement en voiture et jusqu’à la porte de leur logement. Au-delà de l’intérêt général, la concertation devient ainsi un moyen d’identifier les jeux d’acteurs. Ces arènes de choix collectifs peuvent désigner des entités collectives imbriquées, du micro au macro, telles qu’une famille, une entreprise, une communauté d’usagers jusqu’aux « arènes de choix constitutionnels » d’une nation ou d’un groupe de nations. Penser par le Bien commun et imaginer le territoire…


  • A. Sen, L’économie est une science morale, éditions La Découverte, 2004.
  • Voir la recherche pluridisciplinaire sur la ville sensible au MIT, USA : http://senseable.mit.edu
  • C. Ayati, L’économie selon Emmanuel Mounier, ou la rencontre du spirituel et du temporel, DEES, n° 116, juin 1999, pp. 59-68 ; J.-L. Dubois, F.-R. Mahieu, Personnalisme, capacités et durabilité, fondements éthiques pour un développement sociale- ment durable, d’Emmanuel Mounier à Emmanuel Lévinas, Communication for de 3rd Conference on the Capability Approach, University of Pavia, 7-9 September 2003.
  • J. Maritain, les droits de l’homme et la loi naturelle, publié dans Christianisme & démocratie, les droits de l’homme, préface de M. Fourcade, 1942, Paris, Desclée de Brouwer, 2005 ; La personne et le bien commun, Desclée de Brouwer, 1947.
  • Aristote, Ethique à Nicomaque, Bibliothèque des Textes Philosophiques – Poche, Paris, 1990.
  • Revue, Bridge-Builder #3, 12/2013, Common Good & Ubuntu, www.commongood-forum.prg
  • G. Fessard, Autorité et bien Commun, Aubier, 1944. 8 - A. Sen, L’économie est une science morale, éditions La Découverte, 2004.
  • K. Popper, The Abdication of Philosophy : Philosophy and the public good, The Myth of the Framework, in defence of science and rationality, Routledge, 1994.
  • C. Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Seuil, 1975.
  • Voir la pensée de la diversité institutionnelle en droit (C. Berry-Gray, The Methodology of Maurice Hauriou, Rodopi, N-Y, 2010) et en science politique (Autour d’Ostrom : communs, droits de propriété et institutionnalisme méthodologique, Revue de la Régulation, Aut. 2013).