Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Médiation numérique en bibliothèque : accompagner l’innovation et le changement ?

(Ce texte a été publié, dans une version légèrement raccourcie, dans le
magazine ARCHIMAG
N° 249 Novembre 2011
)


Diffusion de l'innovation selon E. Rogers
Diffusion de l’innovation selon E. Rogers (1964)

Une notion émergente

La notion de médiation numérique est apparue
depuis quelques années dans le jargon des professionnels des musées et de la
lecture publique. De quoi s’agit-il ?

Il désigne le fait de s’appuyer sur des
technologies et dispositifs numériques pour mener un travail de médiation
culturelle. Il s’agit par exemple d’assurer la médiation des collections d’une
bibliothèque auprès des lecteurs, via la mise en place d’un blog ou d’un site
portail, la présence sur les réseaux sociaux, ou l’interfaçage de l’OPAC avec
un système affichant les recommandations des lecteurs ou des
bibliothécaires.

Dans le domaine muséal, les anglo-saxons parlent
de digital interpretation pour désigner le recours à des scénographies
faisant la part belle aux technologies numériques : modélisation et
reconstitution de bâtiments en 3D, visite virtuelle dans des images de
synthèse, applications de réalité augmentée1,
ou plus simplement notices descriptives accessibles sur des smartphones à
l’aide d’une application de lecture de QR code2.

Les enjeux pour la profession

Pour les bibliothécaires, il ne s’agit pas de changer de métier (la
médiation culturelle), mais plutôt de continuer à l’exercer dans un
environnement sociétal, économique et technologique en mutation.

Il ne s’agit pas de mettre des dispositifs numériques dans les bibliothèques
pour faire moderne, mais parce que les différents médias évoluent rapidement
avec la montée en puissance des technologies numériques.

Dans le domaine de l’écrit, les périodiques scientifiques n’existent
quasiment plus que sous forme électronique, la diffusion de la presse se trouve
fortement impactée par le web et la lecture d’actualités sur smartphone ou
tablettes numériques ; si le livre numérique ne représente aujourd’hui
qu’un part infime du marché du livre, son arrivée est susceptible de rebattre
les cartes dans les rapports biens installés entre auteurs, éditeurs,
diffuseurs, libraires, bibliothèques et lecteurs.

Dans le domaine de l’audio-visuel, la dématérialisation de l’édition
musicale est déjà bien avancée et toute une génération d’adolescents et de
jeunes adultes n’utilisent déjà plus le support CD, certains enfants ne l’ayant
même jamais connu. Pour la vidéo, la location de courte durée tend à s’imposer,
qu’il s’agisse du téléchargement d’un fichier chrono-dégradable ou d’une
solution à base de streaming. A terme, producteurs, éditeurs, diffuseurs
pourraient être virtuellement en mesure de se passer des lieux d’intermédiation
que sont les librairies, les magasins de disques, les médiathèques et autres
espaces de distribution de ces oeuvres et produits culturels.

Cependant, si le besoin de se déplacer dans un lieu physique pour se
procurer le support va diminuer voir disparaître, le besoin de conseils pour se
repérer dans la masse de données disponibles sur le web ou dans les catalogues
d’achat en ligne est lui en constante augmentation.

Loin de supprimer le besoin de médiation, l’accès aux oeuvres et produits
culturels sous forme dématérialisée va au contraire générer de nouvelles
demandes, mais sous des formes et via des canaux de communication aujourd’hui
encore peu usités par les professionnels de la Culture.

Apprendre de l’expérience des autres

La profession des bibliothécaires n’est pas la première à être impactée par
l’arrivée du numérique, aussi prendre un peu de recul pour tirer les leçons des
expériences passées peut s’avérer utile. Essayons par exemple de ne pas
renouveler certaines erreurs commises en introduisant l’informatique à
l’école3, telles que :

  • Diffuser du matériel aux élèves avant même d’avoir laissé aux enseignants le
    temps de se former et de s’approprier les usages pédagogiques des outils.

  • Déployer du matériel et se préoccuper seulement ensuite des contenus
    pédagogiques.

  • Sous-estimer le coût global de l’informatisation en oubliant de tenir compte
    des coûts de formation des personnels ou de la surcharge de travail lors de la
    mise en place.

  • Parier sur une technologie qui n’a pas fait ses preuves ou choisir un seul
    fournisseur proposant des solutions fermées.

  • Véhiculer l’idéologie que la technologie va révolutionner l’enseignement et
    susciter ainsi des attentes démesurées, générant plus tard frustrations et
    déceptions.

Quelques bonnes pratiques

Apprendre de ces erreurs, donnerait par exemple
dans l’univers des bibliothèques les recommandations suivantes :

  • Acheter des liseuses et des tablettes numériques pour l’usage des
    bibliothécaires, afin qu’ils-elles s’approprient les nouveaux usages de lecture
    à l’écran, avant de les proposer aux lecteurs.

  • Prêter des liseuses chargées avec des corpus de contenus résultant d’un
    choix des bibliothécaires à la facçon des playlists musicales :
    sélection dans l’actualité littéraire, sélection thématique spécialisée ou liée
    à un événement (prix littéraire, festival), intégrale de l’oeuvre d’un auteur

  • Etablir des budgets prévisionnels à 3 ans intégrant la montée en charge des
    achats de supports numériques et abonnements à des ressources en ligne … et
    diminuer d’autant les achats de livres, périodiques, disques, afin de garder un
    budget constant.

  • Définir les besoins de formation du personnel et des bénévoles et les faire
    remonter auprès des organismes de formation (CNFPT, BDP) afin de co-construire
    stages et accompagnement adaptés.

  • Proposer à terme un choix de systèmes d’exploitation sur les postes en libre
    accès (Windows, MacOs, Linux), une présence en ligne variée (site web avec
    accès au catalogue en ligne, blogs, wiki territoriaux autour du patrimoine
    local, réseaux sociaux, agrégateurs de flux d’information RSS, sites de partage
    de photos et vidéos, …), un ensemble de technologies numériques diversifié
    (accès internet wifi, applis pour les smartphones, liseuses et tablettes
    numériques, consultation de la presse en ligne, bornes d’écoute et
    téléchargement de musique libres de droits …).

  • Ne pas oublier que la mission des médiateurs-trices culturels est de
    partager ses passions pour la lecture, la musique, le cinéma, les arts ... Dans
    la médiation comme dans la création, le public apprécie par dessus tout que le
    plaisir et l’émotion parviennent à faire oublier la technique qui se cache
    derrière.

Accompagner l’innovation et le changement

Comment accompagner les professions culturelles, vers ce passage à une
médiation s’appuyant plus largement sur des outils numériques ? Comment ne
pas céder à la mode et aux gadgets rapidement obsolètes, en se donnant les
moyens d’intégrer des pratiques innovantes sans exclure personne ?

Pour faire face à ces bouleversements, il est intéressant de se référer au
modèle de diffusion de l’innovation élaboré dans les années soixante par le
sociologue américain Everett Rogers4.

Parmi les qualités intrinsèques facilitant l’adoption d’une
innovation :

  • Les usagers doivent percevoir des avantages par rapport à l’existant.

  • Elle doit être compatible avec les valeurs et pratiques existantes.

  • Elle doit être simple d’utilisation, il faut que l’on puisse l’essayer
    avant, et qu’elle amène des résultats visibles.

Choisir les bons médiateurs de l’innovation

Les « premiers adoptants » (early adopters) sont attirés
par la nouveauté et les performances technologiques, contrairement à la plus
grande majorité qui recherche le confort et la simplicité d’utilisation. Ces
usagers précoces sont en général d’assez mauvais médiateurs auprès de leur
entourage professionnel. Ils adoptent souvent une posture d’
« évangélisateur », inondent les collègues de bons conseils,
n’hésitant pas à se moquer ouvertement des « techno-sceptiques ».

Pour franchir le gouffre qui sépare le cercle restreint des pionniers de la
masse des usagers ordinaires, il est important de s’appuyer sur des
médiateurs-trices qui adopteront une posture d’écoute et de respect des
habitudes des autres. Ils-elles valoriseront le chemin parcouru par les
personnes les plus éloignées des outils, au lieu de mettre en avant leur propre
dextérité.

Regarder les performances d’un champion n’a jamais fait progresser un
débutant.

-------------

1La réalité
augmentée
consiste à afficher sur un écran, appareil photo d’un
téléphone mobile ou lunettes spécialisées dotées de mini-caméras, des
informations ou images de synthèse conçues pour venir en surimpression de la
vision réelle.

2Le QR code (QR pour
Quick Response) est un type de code-barres en 2 dimensions permettant
de stocker plus d’informations et d’être lu rapidement par un scanner, un
téléphone mobile, une webcam. Il peut déclencher la connexion vers un site web,
un appel ou l’envoi d’un SMS vers un n° de téléphone, afficher un pointeur de
localisation sur une carte ...

3Ces éléments sont inspirés en partie
d’un article de Michael Trucano sur le blog Edutech « Worst practice in
ICT use in education » (avril 2010) -
http://blogs.worldbank.org/edutech/worst-practice

4Rogers, E. M. (2003). Diffusion
of innovations
(5th ed.). New York : Free Press.