Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Lisa Ferrer, portrait d’une jeune bibliothécaire

Snapshot_20140402_2-2J’aime bien de temps en temps proposer à des jeunes bibliothécaires que je croise de me raconter leur parcours et leurs motivations. Cela permet d’avoir une photographie des motivations et des perceptions qui sont projetées sur ce métier. Vous retrouverez les portraits précédents sous ce tag.

Quel est ton parcours ? Pourquoi les bibliothèques ?

J’ai commencé par deux ans d’études de Lettres modernes, j’ai continué par un DUT Métiers du livre, puis une licence professionnelle, que j’ai fait en alternance. C’est une vraie chance d’avoir des formations en alternance aujourd’hui, parce que ça permet d’acquérir une expérience qui n’a rien à voir avec celle des stages. Je ne dis pas qu’un stage, ce n’est pas formateur, mais en terme d’expérience professionnelle, ce n’est pas comparable avec le fait de vivre un an sur une structure, avec une équipe, des publics que tu suis pendant l’année. Ça permet de monter des projets, les voir évoluer, les évaluer aussi. C’est très formateur de faire l’expérience d’un suivi de projet, de faire les ajustements nécessaires et l’évaluation.

Quant à pourquoi les bibliothèques, il se trouve que ma mère y travaille, et je suppose que cela m’en a donné une vision assez concrète. Je crois que pour une partie des gens qui choisissent cette voie, il y a cette vision stéréotypée et véhiculée par les médias, Hollywood aussi, de rats de bibliothèques qui aiment plus les livres que les gens. J’avais la chance de savoir qu’il y avait autre chose, que c’était avant tout un travail de médiation, de partage.

On est en 2015, 2/3 des internautes téléchargent des contenus et les partage et Spotify propose 23 millions de titres dans la poche, à quoi peut bien servir une bibliothèque ? 

La moitié des personnes à qui je parle de mon métier me posent la même question ! On en revient toujours à des stéréotypes. Se poser cette question, c’est réduire le rôle des bibliothèques à de la fourniture de documents. Aujourd’hui, une bibliothèque c’est autre chose, c’est plus que ça. C’est un lieu de vie dans la cité, un lieu intergénérationnel où se mêlent toutes les couches de la société, un lieu ressource. On y va pour chercher un conseil, une relation avec les gens. Là où j’ai travaillé, les gens venaient aussi parce qu’il y faisait chaud en hiver et (relativement) frais en été, parce qu’on avait Internet, qu’on faisait un atelier jardinage…Tout cet aspect là des bibliothèques n’est absolument pas mis en danger par Internet et ses contenus « illimités ». D’autant plus que pour trouver ce que l’on cherche sur Internet, il faut savoir se repérer. C’est là que le bibliothécaire a aussi un rôle à jouer, comme médiateur au sein de cette masse de contenus.

Quelles sont les trois qualités principales d’un bibliothécaire selon toi ?

Je pense qu’il faut savoir s’adapter et rester flexible, parce que les usages en bibliothèque sont très changeants, surtout ces dernières années. Il faut être capable d’accueillir différents publics, de proposer différents supports, être réactif sur les nouveaux usages pour ne pas perdre les usagers. Ce qui fait la richesse de ce métier, et en même temps sa difficulté, c’est que la mutation est permanente, il faut sans cesse redéfinir les priorités, les objectifs… Du coup, une autre qualité qui me paraît importante c’est la capacité à se remettre en question. Parce que des fois, une animation prometteuse amène trois personnes, un livre qui nous tenait à cœur ne plaît pas aux lecteurs, un réaménagement des espaces dérange… Il faut savoir accepter que l’on fait les choses pour les autres, et que parfois on se trompe.

As-tu été formée au numérique pendant tes études ? Est-ce suffisant ?

L’aspect numérique n’a été que très peu abordé pendant mes études. Quelques heures sur les ressources dématérialisées, des pistes de réflexion sur les nouveaux formats, ça ne va pas chercher bien loin. En licence, tous les apprentis ont reçu en prêt un iPad, mais il n’a été utilisé dans aucun cours. C’était bien de pouvoir se familiariser avec l’outil, mais j’aurais aimé qu’il soit plus exploité dans le cadre de la formation.

Au final, j’ai développé ma pratique toute seule, surtout pendant la rédaction de mon mémoire de licence. Je travaillais sur la possibilité de mettre en place des actions de médiation numérique auprès du public jeune sur le réseau où j’étais en apprentissage. J’ai commencé à faire plus de veille, à suivre les nouveaux usages. J’entendais parler de Bibliobox, d’ateliers Minecraft, de Copy Party… et à l’IUT, rien. C’est dommage, parce que le numérique devrait maintenant être appréhendé comme partie du cœur de métier, surtout quand on parle de former les futurs bibliothécaires.

Qu’est-ce qui t’étonnes le plus dans la communauté des bibliothécaires ?

Je dirais que ce qui me surprend toujours, ce sont les différences qu’on trouve d’un bibliothécaire à l’autre : différences de pratiques, de conception du métier… On ne trouve pas une communauté homogène mais une profession complètement éclatée. Quoi de commun entre quelqu’un qui gère seul sa bibliothèque rurale et un conservateur de la BnF ? C’est une richesse, parce que ça permet d’exercer sur des postes très différents dans une seule carrière, mais ça pose aussi des problèmes. Toute une frange de la profession est enfermée dans une conception particulière de ce que doit être une bibliothèque : le bibliothécaire prescripteur, la bonne et la mauvaise littérature, les bons et les mauvais supports, ce qui relève de la culture et ce qui n’est pas digne de figurer dans leurs collections. Il y a beaucoup de raisons à cela, et je ne juge bien sûr pas leurs parcours, ni le service qu’ils offrent. Mais du coup, dans les faits, difficile de parler d’une communauté des bibliothécaires, entre des professionnels qui réfléchissent makerspace et BiblioBox, et d’autres qui vivent encore la transition de l’informatisation.

Quel type de poste souhaites tu occuper ?

Je commencerai le 2 mars comme responsable d’une petite tête de réseau intercommunale, avec une orientation multimédia, qui devrait ouvrir début 2016 et responsable du numérique sur le réseau. Le tout au sein de la communauté de communes du Réolais en Sud Gironde.
Je suis très contente de me lancer dans ce projet, qui risque d’être exigeant (d’autant que l’informatisation du réseau n’est pas encore commencée) mais surtout passionnant.

Comment vois-tu les bibliothèques dans 20 ans ? 

Si on suit la tendance actuelle, j’imagine des lieux mixtes, qui intègrent des usages très différents : médiathèques, fablabs, avec des salles pour donner des cours ou accueillir des associations… Des lieux bien situés également, parce qu’on voit de plus en plus que pour faire venir les usagers, il faut venir sur leur terrain (un peu comme les Idea Stores londoniens qu’on trouve à proximité des centres commerciaux et d’autres lieux de passages). En terme de rapport aux publics, je pense qu’on va vers une horizontalité des échanges, dans lesquels les usagers sont aussi considérés comme des ressources pour les bibliothécaires. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que dans vingt ans, je vois encore des bibliothèques !