Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Les « emplois d’avenir » dessinent un futur sombre pour la Médiation numérique

emplois d'avenirChacun
est libre de penser ce qu’il veut du nouveau dispositif
« Emplois d’avenir » proposé par le Gouvernement
, destiné aux
jeunes sans diplômes de 16 à 25 ans. On ne peut contester qu’il faut faire
quelque chose pour améliorer leur entrée dans la vie active, l’avenir nous dira
si cette mesure produit les effets escomptés pour les jeunes bénéficiaires.

Le but de mon article est beaucoup plus ciblé, et
vient en réponse à un article publié sur le blog de l’Association des maires de grandes villes de
France
 : (Emplois
d’avenir : une opportunité pour relancer les politiques locales d’accès au
numérique
). Olivier Devillers,
journaliste spécialiste des TIC nous dit :

La fin des emplois jeunes en 2005 avait mis
en difficulté nombre d’initiatives de collectivités locales ou d’associations
en matière de lutte contre la fracture numérique (au sens social ou
générationnel du terme). Les espaces publics numériques (EPN) et autres
initiatives locales en matière de médiation numérique vont peut-être trouver un
nouvel essor avec la mise en œuvre des nouveaux emplois d’avenir.

Ce parallèle avec le rôle du dispositif « emplois-jeunes » dans la
naissance et le développement des EPN est un amalgame dangereux, à mettre sur
le compte d’une méconnaissance de ce que sont aujourd’hui les besoins et les
perspectives des acteurs de la médiation aux usages du numérique.

Les « emplois d’avenir » ne sont pas les « emplois-jeunes »

Quelques rappels pour se remettre les idées en place :

  • les jeunes employés dans le secteur du numérique
    dans le cadre du dispositif « emplois-jeunes » étaient massivement
    très diplômés (bac+2 ou 3 en moyenne), alors que le futur dispositif
    « emplois d’avenir » s’adresse à des jeunes de niveau scolaire
    inférieur au Bac et sortis sans diplôme (exception faite des « emplois
    d’avenir professeurs » qui enseigneront dans les établissements
    scolaires) ;

  • le contexte sociétal a changé, 10 à 15 ans se
    sont écoulés, et les personnes ayant besoin d’accompagnement dans les usages
    numériques aujourd’hui, exigent un vrai professionnalisme. Citons deux exemples
    pour illustration :

    • la plus grosse demande se trouve auprès des
      seniors, et ce ne sont pas les jeunes de 16-25 ans qui ont le meilleur profil
      pour mettre en confiance des personnes peu enclines aux TIC. Les usages des
      jeunes ne sont pas du tout les usages des anciens, et l’expérience a montré que
      les médiateurs-trices plus proches en âge des personnes âgées obtenaient en
      général de meilleurs résultats.

    • l’accompagnement des enfants et des parents dans
      les bouleversements que provoquent dans les familles les usages des réseaux
      sociaux, jeux vidéos, tél. mobiles ... demande des professionnels qui ont du
      recul avec les technologies, et de vraies compétences en médiation humaine.

La médiation numérique est une posture professionnelle encore en construction

Les médiateurs-trices numériques ont besoin de moyens financiers garantis
dans la durée (c’est à dire pour les 3 ans à venir) pour conduire et développer
les actions qu’ils-elles mènent à destination de publics débutants ou en
difficulté et dans des zones désertifiées en matière d’offre de
formation.
Ils-elles n’ont pas besoin d’une charge supplémentaire de tuteur pour encadrer
des jeunes non diplômés de niveau infra-bac ... alors qu’eux-mêmes se sont
formés sur le tas pour nombre d’entre eux et manquent parfois de recul par
rapport à leur fonction et à son avenir.

En matière de ressources humaines, la demande des professionnels travaillant
dans les Espaces publics numériques aujourd’hui serait :

  • de disposer de perspectives plus claires sur l’avenir des missions qui leurs sont confiées et par conséquent sur leur avenir professionnel ;
  • de disposer de budgets d’animation pour pouvoir rémunérer des intervenants vacataires ponctuels dans des domaines plus pointus (création artistique, vidéo, BD, …) ;
  • de voir apparaître sur les territoires des postes de « chargés de développement numérique » comme c’est le cas en Région PACA, qui constitueraient une évolution professionnelle pour les plus expérimenté.e.s et contribueraient grandement à initier et à accompagner des projets faisant le lien entre les politiques d’aménagement numérique et le développement des contenus, services et usages.

Le projet du Gouvernement décrète l’utilité sociale des EPN ...

Depuis quelques années, nombre d’élus locaux questionnent
le bien fondé de maintenir des lieux d’accès publics à internet dans leur
commune. Paradoxalement, le projet du Gouvernement décrète l’utilité sociale de
ces lieux en prévoyant que ces emplois d’avenir
(…) « seront
principalement créés par des employeurs du secteur non marchand dans
des activités ayant une utilité sociale avérée et susceptibles d’offrir des
perspectives de recrutement durables
(filières vertes et numériques, secteurs social et
médico-social, aide à la personne, animation et loisirs,
tourisme…)
. » (http://www.gouvernement.fr/gouvernement/creation-des-emplois-d-avenir)

Cette proposition ressemble fort un cadeau empoisonné pour les
professionnels de la médiation numérique en place. Car en même temps que l’on
reconnaît la nécessité de cette mission, on semble entériner le fait qu’elle
est condamnée à être assurée par des personnes non qualifiées, en mal
d’insertion professionnelle.

Lors de l’examen du texte à l’Assemblée Nationale, dans les commissions
comme en sessions plénières, les députés de toutes tendances ont souligné
l’importance du tutorat et de la formation pour la réussite de ce dispositif
visant l’insertion professionnelle. Cependant, les amendements proposant de
fixer des durées de formation obligatoires ont été rejetés, laissant ainsi à
l’employeur la seule initiative d’organiser la formation de ces jeunes, sans
autres crédits que ceux de son plan de formation et des OPCA. Les missions
locales assureront le suivi de ces jeunes comme elles le font déjà, mais il
n’est pas prévu de moyens pour accompagner les employeurs dans leur mission de
tutorat.

... mais menace la reconnaissance de la médiation numérique comme un métier

Sommes-nous certains que ces créations de poste se feront là où il y a déjà
des professionnels qualifiés dans la
médiation numérique
, capables d’encadrer et de transmettre un
savoir-faire ?
J’en doute fortement et la porte me parait ouverte à faire un peu n’importe
quoi en matière de recrutement !

Allons-nous retomber éternellement dans le travers français qui consiste à
confier l’accompagnement de personne en insertion ou fragiles socialement à des
personnes elles-mêmes en difficulté d’insertion professionnelle ?

Embaucheriez-vous des jeunes ne sachant pas nager pour occuper des emplois
de Maîtres Nageurs Sauveteurs ? Evidemment, non ! Il en va de même
pour la médiation numérique, même si les risques pour les publics ne sont pas
les mêmes.

Dans le meilleur des cas, ces jeunes embauchés dans le cadre du dispositif
« emplois d’avenir » pourront jouer le rôle
d’aide-animateur
, à condition :

  • d’être encadrés par un.e tuteur-trice expérimenté.e dans la médiation numérique, en capacité d’encadrer un jeune et de lui transmettre son expérience.
  • de bénéficier d’un dispositif de formation à l’échelle régionale permettant à ces jeunes de profiter au mieux de cet apprentissage sur le tas, d’acquérir des méthodes et de se perfectionner dans la maîtrise des outils, de construire un véritable projet professionnel pour la suite.

Aujourd’hui, les conditions pour réussir cette insertion sont loin d’être
réunies dans la plupart des lieux de type EPN