Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Les chemins du commun, cahier n°1 : "Agir en commun / agir le commun"

Un article qui reprend l’introduction du Cahierpublié sur le site des cultivateurs de précédents, une publication sous licence CC by sa nc

Un texte de Pascal Nicolas-Le Strat

Un même questionnement émerge aujourd’hui, avec une forte acuité politique, dans les champs du social, de l’art, de la recherche (en sciences sociales), du soin ou encore de l’urbain, et il concerne de nombreux collectifs militants et/ou professionnels engagés dans une critique des formes dominantes de vie et d’activité. Cette question est celle d’un travail du commun, à savoir la capacité d’un collectif
d’artistes, de militants, d’intervenants sociaux ou de soignants à agir sur le commun, sur la vie en commun, sur les ressources dont nous disposons en commun.

Dans le champ artistique, cet enjeu d’un travail du commun voit le jour dans la continuité des expériences de co-création qui caractérisent les pratiques actuelles de l’art, parmi les plus politiques – des pratiques de création en situation et en contexte associant les personnes concernées (les habitants d’un quartier ou les résidents d’une institution, par exemple) ou encore de création dans l’espace public à visée de transformation démocratique de la ville. Il soulève la question de l’oeuvre commune [1] à travers l’exploration politique, esthétique et sociale des transactions et interactions inhérentes à toute forme de coopération créative.

Dans le champ social, face aux offensives sécuritaires et néolibérales, fortement individualisantes, précarisant les communautés concrètes, ce travail du commun réengage la question de nos constitutions communes, qu’elles soient de vie ou d’activité, dans une visée d’autonomie. Il valorise la capacité des collectifs et des
communautés à agir sur leur propre devenir et à explorer de nouvelles
manières d’être en commun et de faire ensemble.

Cet enjeu concerne aussi les sciences sociales, dès lors qu’elles défendent des pratiques de recherche-action ou de recherche en situation d’expérimentation sociale et politique [2] . Dans cette perspective, il s’agit pour les chercheurs, et les autres acteurs associés, de promouvoir des démarches de co-production favorisant l’interaction
créative entre les savoirs vécus et les savoirs professionnels, entre les savoirs citoyens et les savoirs experts, entre les savoirs expérientiels et les savoirs formalisés… Un travail du commun encourage une conception plus émancipatrice des sciences sociales, sous la forme d’une recherche attachée à valoriser les interactions égalitaires entre les savoirs sociaux et attentive à la création de communautés de pensée plus libres et autonomes, en capacité de se distancier du prêt-à-penser dominant [3].

[1Voir à ce propos Jean-Paul Fourmentraux, L’oeuvre commune. Affaire
d’art et de citoyen, Les presses du réel, 2012.

[2Cf. mon ouvrage Quand la sociologie entre dans l’action (La recherche
2

[3(art, social et savoir) et qui ont appuyé également mes analyses antérieures sur l’expérimentation (cf. mon ouvrage Expérimentations
politiques, Fulenn, 2009, dont les chapitres sont proposés en traduction anglaise sur mon site www.le-commun.fr). Mais ce travail du commun s’expérimente évidemment dans d’autres champs de la société. Voir à ce propos la thèse de doctorat de Pierre Sauvêtre, Crises de gouvernementalité et généalogie de l’État aux XXe et XXIe siècles (Recherche historico-philosophique sur les usages de la raison politique), dont la troisième partie porte spécifiquement sur les enjeux philosophiques et politiques du commun à partir, en particulier, de l’exemple des luttes pour l’eau.