Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Les bibliothèques et l’océan du web : trois exemples concrets et une mise au défi

Au mois de septembre dernier, Silvère Mercier a écrit sur son blog Bibliobsession un de ces billets importants dont il a le secret, intitulé « Les bibliothécaires, médiateurs dans l’océan du web« .

A Lonely Walk To The Ocean. Par Stuck In Customs. CC-BY-NC-SA. Source : Flickr.

A Lonely Walk To The Ocean. Par Stuck In Customs. CC-BY-NC-SA. Source : Flickr.

Ecrit en réaction à une thèse défendue par Bertrand Calenge, il y soutenait l’idée que les bibliothèques ne devaient plus se cantonner à privilégier l’offre commerciale, « filtrée » par le travail des éditeurs, mais devaient s’engager dans la promotion auprès de leurs publics de ressources remarquables, pêchées dans la profusion de l’océan du web :

[...] les bibliothécaires sont-il les médiateurs exclusifs du monde marchand ? Le mythe fondateur du bibliothécaire dénicheur ou découvreur d’éditeurs ou de talents improbables est-il réservé aux objets tangibles de l’offre commerciale ? En 2012, ce rôle peut-il se résumer à celui de passeur autorisé par l’édition officielle à faire exister des objets sélectionnés dans une offre commerciale ? Est-on capable de prolonger ce rôle dans l’espace ouvert du web, celui des amateurs au sens noble du terme ? Est-on capable de faire connaître des biens communs de la connaissance, des pépites sous licences libres comme on a « valorisé » l’édition commerciale de qualité ? La focalisation exclusive d’une partie de la profession sur les ressources numériques payantes indique une profonde tendance à légitimer des contenus par l’existence commerciale, alors même que les obstacles d’accès en rendent toute médiation problématique…

J’avais déjà eu l’occasion d’applaudir lors du lancement du service Ziklibrenbib, où des bibliothécaires sélectionnent et mettent en valeur de la musique sous licence libre, prolongeant leurs activités traditionnelles de médiation en direction de ressources qui ont particulièrement besoin que des intermédiaires les signalent à l’attention du public. En retour, j’avais noté que les bibliothèques ont également intérêt à se tourner vers ce type de contenus, dont les conditions d’utilisation sont beaucoup plus souples que les ressources numériques commerciales. Voilà de quoi nourrir sites internet, liseuses, tablettes, ou même Library Box, sans s’empêtrer dans d’indémêlables contraintes juridiques !

Je voudrais aujourd’hui prolonger cette réflexion avec des exemples concrets, issus cette fois du domaine du livre numérique. Alors que les conditions de mise à disposition des livres en numérique restent toujours aussi complexes en France, il existe des ouvrages sous licence libre que les bibliothèques pourraient proposer à leurs publics, sans entrave. Mais elles ne le font pas, parce que ces livres numériques ne figurent pas dans leurs circuits traditionnels d’approvisionnement et n’apparaissent pas sur leur « radar ». Les bibliothèques se sont longtemps pensées comme des maillons de la fameuse « chaîne du livre » ; elles doivent à présent se considérer comme des acteurs à part entière de l’écosystème du numérique !

Pour essayer de vous montrer de quoi il retourne, je vous propose trois livres numériques à intégrer dans vos collections (et je terminerai par une petite mise au défi avec un quatrième ;-)

1) Oral Literature in Africa, par Ruth H. Finnegan :

Ce livre académique fait partie de ceux pour lesquels la plateforme américaine Unglue.it a lancé une opération de crowdfunding pour les « désengluer ». Le site propose aux auteurs et aux éditeurs de fixer une certaine somme d’argent à rassembler, à charge pour eux ensuite de placer la version numérique de l’ouvrage sous licence Creative Commons. Oral Literature in Africa est le premier livre pour lequel cette opération a fonctionné. Il est désormais librement téléchargeable, sous les termes de la licence CC-BY (Attribution), la plus ouverte de toutes.

Il se trouve que lorsque l’on regarde dans le SUDOC, on se rend compte que plusieurs bibliothèques universitaires et de recherche françaises possèdent cet ouvrage sous forme papier dans leurs collections. Mais aucune n’a semble-t-il songé à référencer cette nouvelle édition et à la proposer à ses usagers, alors que la licence leur permettrait tout à fait de le faire.

Pourtant, un article paru au mois de septembre sur le site Actualitté a bien signalé en français le succès de l’opération de libération de ce livre. Par ailleurs, aux États-Unis, les bibliothécaires américains ont signalé la disponibilité de l’eBook sur Worldcat et plusieurs bibliothèques l’ont intégré à leur OPAC (voir ce Storify et les images ci-dessous).

Si les bibliothécaires français ont sélectionné cet ouvrage en format papier, pourquoi ne pas proposer à présent la version numérique, surtout qu’elle est disponible dans tous les formats (mobi, ePub et pdf) ? Il doit également être possible de référencer cette nouvelle édition dans le SUDOC, avec un lien vers le fichier à télécharger.

La semaine dernière, Unglue.it est parvenu à rassembler les sommes pour libérer un second ouvrage, The Third Awakening par Dennis Weiser, un roman de science-fiction. Voilà donc un autre livre intégrable sans entrave dans les collections des bibliothèques, partout dans le monde… à condition qu’elles le fassent et c’est là que le bât blesse !

2) Le crime contre nature, par Gwenn Seemel :

Gwenn Seemel est une artiste-peintre américaine, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler sur S.I.Lex, car il s’agit d’une figure montante de la culture libre. Depuis plusieurs mois, elle a réalisé une série de toiles intitulée The crime against nature/Le crime contre nature. Son propos consistait à représenter des espèces animales chez lesquelles la distinction entre mâle et femelle diffère de la représentation que nous nous en faisons habituellement. Elle nous invite ainsi à dépasser nos clichés et nos conditionnements pour réinterroger les rapports homme/femme.

crimeseemel Au-delà des tableaux, Gwenn Seemel a souhaité éditer cette série sous la forme d’un ouvrage, dans lequel les toiles sont accompagnées d’un commentaire. Elle est passée pour cela par la plateforme de crowdfunding Kickstarter et son opération a réussi. Le livre est maintenant paru et comme Gwenn est parfaitement bilingue, il est également disponible sous forme numérique dans la langue de Molière.

Comme je vous le disais plus haut, Gwenn Seemel s’inscrit dans la mouvance de la Culture libre et elle a choisi de ne pas protéger ses oeuvres par le biais du copyright, dont elle conteste les fondements. Sur son site, il est possible d’acheter les versions papier du Crime contre nature, mais elle offre gratuitement en téléchargement la version numérique.

Dès lors, les bibliothèques françaises pourraient tout à fait récupérer ce fichier et le proposer à leurs lecteurs, dans les tablettes qu’elles prêtent par exemple, ou en lien à partir de leurs sites ou catalogues. Vous pouvez aller vous faire une idée du contenu du livre en vous rendant sur Facebook, où Gwenn Seemel le présente sous forme d’album. Alors que nous sommes en ce moment en plein débat sur la légalisation du mariage gay et de l’adoption pour les couples homosexuels, il me semble que proposer son livre aurait tout son sens, pour inviter à réfléchir autrement à ces questions.

Et rien n’empêche en outre les bibliothèques françaises d’acquérir également des versions papier de ce livre pour soutenir Gwenn Seemel (les frais d’expédition internationale sont compris dans le prix de vente).

3) #Smartarded, par Pouhiou

J’en ai aussi déjà parlé dans S.I.Lex et depuis l’aventure #Smartarded a continué son chemin. Pouhiou est un auteur qui rédige un cycle de science-fiction sur son blog Les Noénautes, en s’astreignant à la discipline d’écrire un épisode par jour, avec des règles dignes de Georges Perec ! Ce feuilleton quotidien a déjà donné lieu à une première saison et l’auteur est actuellement en train de terminer la seconde.

Le premier livre du Cycle a été publié par l’éditeur Framabook, spécialisé dans l’édition de livres sous licence libre. En réalité, Pouhiou est même allé plus loin avec son roman, puisqu’il a choisi de le placer sous la licence Creative Commons Zéro, ce qui revient à un versement volontaire et anticipé dans le domaine public.

Il en résulte que les contraintes juridiques traditionnelles pesant sur les livres sont levées pour #Smartarded et qu’une bibliothèque peut tout à fait télécharger le fichier numérique disponible gratuitement en ePub et en PDF sur le site de l’auteur, pour le mettre à la disposition de ses usagers sans entrave. Là aussi, il est bien entendu également possible de se procurer auprès de Framabook des versions papier du livre, afin de le soutenir (un pourcentage est bien reversé à l’auteur).

#Smartarded est un roman inclassable que je vous recommande vivement. Il mêle allègrement la science-fiction et un humour détonnant, tout en regorgeant de trouvailles d’écriture, qui sont la marque de la façon dont il est né, directement en ligne au fil des jours sur le blog de l’auteur.

Le propos de l’auteur sur sa démarche est particulièrement intéressant et je ne doute pas qu’il serait enchanté de venir la présenter en bibliothèque, comme il l’a fait récemment dans une librairie parisienne. Comme tous les ouvrages publiés, #Smartarded a fait l’objet d’un dépôt légal à la BnF, mais il me semble qu’un tel livre mérite d’être présent dans les bibliothèques de lecture publique et il a besoin de la médiation des bibliothécaires pour se faire connaître. Il s’agit en outre d’une série en construction que vous pouvez voir évoluer en temps réel jour après jour le site Les Noénautes, en attendant la parution du second tome que vous pourrez lui aussi intégrer à vos collections.

*** 

Ces trois exemples illustrent selon moi les propos de Silvère dans son billet sur les bibliothécaires face à l’océan du web et montre le potentiel de cette approche. Nul doute que les pépites de cette nature sont sans doute très nombreuses sur la Toile, mais encore faut-il être en mesure de les dénicher. C’est certainement une des tâches vers lesquelles les bibliothécaires peuvent se tourner, à condition de dépasser la focalisation sur l’offre commerciale, publiée par des éditeurs traditionnels, pour embrasser la création sous toutes ses formes, telle qu’elle existe aujourd’hui sur Internet.

Et pour terminer, je vous indique un quatrième ouvrage numérique que les bibliothèques pourraient intégrer dans leurs collections, mais il s’agit cette fois d’une petite mise au défi…

Le mois dernier, le roman de science-fiction A comme Alone de Thomas Geha, avait été diffusé sous forme numérique sur le forum de la Team AlexandriZ, site bien connu de partage de livres numérique, dans la tourmente actuellement suite à une plainte déposée par plusieurs éditeurs du SNE.

Thomas Geha était venu discuter avec les membres de la Team suite à cette publication sauvage en numérique de son oeuvre et ceux-ci ont mis en place un bouton paypal de manière à ce que les lecteurs puissent faire des dons à l’auteur. Visiblement l’opération lui a été bénéfique et il a choisi de laisser circuler à présent ce fichier.

On pourrait tout à fait imaginer que les bibliothécaires qui souhaiteraient mettre ce roman à disposition de leur public le téléchargent depuis le site de la Team AlexandriZ pour le proposer par exemple sur les tablettes et liseuses qu’ils prêtent à leurs lecteurs. Cette « édition pirate » a été acceptée par l’auteur et juridiquement, je trouve cela finalement moins choquant que les tombereaux de CD que les bibliothécaires prêtent depuis des décennies sans aucune base légale ! Vous êtes dans l’illégalité la plus complète quand vous prêtez des CD ; vous ne le serez pas en proposant ce livre numérique à vos lecteurs…

Alors qui le fera ? Chiche ! De l’audace et la bibliothèque sera repensée ! ;-)

Mise à jour importante du 21/12/2012 : Thomas Geha a répondu sur son blog à cette idée d’une mise à disposition de son ouvrage en bibliothèque et voici son point de vue :

Dès que je retrouve un peu de temps à moi (c’est les fêtes et je travaille dans une… librairie), c’est à dire après le 24, j’essaie de formuler une réponse plus conséquente, mais je suis complètement d’accord avec la Team sur ce coup-là. Cela dit, si un organisme tel que la SOFIA, auquel je suis affilié, acceptait un tel arrangement – euh, cela m’étonnerait – et me reversait des droits, même minimes, pour le prêt en bibliothèque d’un livre numérique (piraté), comme elle est censée – je dis bien censée – m’en reverser pour les prêts de livres papiers (non piratés, hein), je répondrais « pourquoi pas ! ».
Mais bon, je réfléchis au truc. Dans les faits, c’est une idée louable. Mais elle me semble moins réalisable que celle appliquée entre la Team et moi il y a quelques semaines.
et je rajoute : A priori, je ne vois qu’une solution équitable qui me ferait dire oui. Je laisserais le fichier à disposition aux bibliothèques contre la promesse – une promesse suffit, c’est pas mal non ? – de celles-ci d’acheter en fond la réédition intégrale qui paraîtra aux éditions Critic. Voilà, voilà.

Son attitude est prudente et c’est absolument légitime, étant donné que nous sommes là dans une zone grise absolue. LA SOFIA ne peut pour la version numérique reverser de droit à Thomas Geha, étant donné que le système de gestion collective mis en place pour le prêt en bibliothèque par la loi ne fonctionne pas pour le livre numérique. Il n’es reste pas moins que la proposition finale faite par l’auteur – mettre à disposition le fichier sous réserve pour les bibliothèques d’acheter la réédition à venir aux éditions Critic me paraît tout à fait équitable et praticable.

PS : si des bibliothèques choisissent d’intégrer ces ouvrages à leurs collections, merci par avance de le signaler en commentaire de ce billet.

PPS : je ne peux pas terminer ce billet sans recommander également aux bibliothécaires de se tourner vers les ouvrages publie.papier de Publie.net. Une mise à disposition des fichiers en ePub (sans DRM) a spécialement été spécialement prévue pour les bibliothèques qui font l’achat des livres papier, afin qu’elles puissent les proposer sur leurs tablettes et liseuses.

Publie.net a besoin de vous en ce moment et il faut encourager ce type d’initiatives.

Pas de focalisation sur l’offre commerciale, mais pas de focalisation non plus sur les ressources libres. Ce qui compte, c’est d’utiliser notre pouvoir de recommandation pour pousser des oeuvres qui nous importe et soutenir les démarches qui en valent la peine.

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