Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Les Espaces publics numériques peuvent-ils devenir des tiers-lieux ? (2/3)

Télécentre

Illustration : Jacques Goldstein (IDRC)

Dans l’article précédent « A la
rencontre du 3ème type … de lieu »
, nous sommes repartis aux sources
du concept de « 3ème lieu » pour découvrir qu’il était préférable
d’utiliser le terme de « tiers-lieu » plus porteur de sens. Ces
tiers-lieux peuvent se décliner sous la forme d’une trilogie : espaces de
co-working, tiers-lieux culturels, fablabs et leurs dérivés.

Dans ce second article de la série, nous nous interrogeons sur les
conditions nécessaires pour qu’un EPN puisse proposer un espace de co-working
au sein de ses locaux, ainsi que la pertinence et la faisabilité de cette
évolution. Ne serait-ce pas finalement revenir au modèle de télécentre
tel qu’il existe ailleurs dans le monde ?

Nous pointons les risques que quelques projets d’Espaces de co-working
siphonnent l’argent public disponible au détriment d’un financement plus large
des réseaux d’EPN ou que les médiateurs-trices numériques soient réduits au
rôle de concierge.

Il semble urgent qu’un consensus se dégage parmi les têtes de réseaux de
l’accès public à internet pour arriver à porter une parole publique sur
l’utilité sociale de la médiation numérique et sur la viabilité du concept
d’EPN ou de ses évolutions. Faute de quoi, la priorité ne sera plus l’avenir
des EPN, mais l’avenir professionnel des animateurs-trices de ces lieux ...

Un choix nécessitant des aménagements et investissements spécifiques

En premier lieu, il convient d’examiner les conditions matérielles. Il faut
pouvoir disposer au minimum de :

  • une salle spécifique dédiée, aménagée sous forme d’open space, avec
    des postes de travail pouvant être réservés à l’heure, à la demi-journée, à la
    journée ou au mois. Cette salle devra disposer d’un système de sécurité et de
    contrôle d’accès spécifique, différent de celui de l’EPN ;

  • des espaces de rangement dédiés fermés à clé réservés aux abonnés réguliers
     ;

  • une imprimante multi-fonction scanner, laser, photocopieur, télécopieur (si
    possible couleur) ;

  • un débit internet supérieur à la qualité moyenne disponible habituellement
    pour un particulier sur le territoire (et si possible le meilleur débit
    accessible).

Les télétravailleurs apprécieront aussi de pouvoir disposer :

  • d’une salle de réunion accessible sur réservation et équipée de
    vidéo-projection et de système de visio-communication ;

  • de petits bureaux individuels fermés, réservables à la demi-journée, journée
    ou plus et disposant d’une ligne téléphonique fixe, avec numéro spécifique
    direct et facturation séparée des communications téléphoniques ;

Qui dit bureau partagé, dit aussi vestiaire et toilettes du personnel,
espace de détente et coin cuisine équipé avec frigo, plaques de cuisson et four
micro-onde, ... (le diable se cache dans les détails !)

Des structures porteuses souvent peu adaptées pour le co-working

Un espace de co-working nécessite de larges plages d’ouverture, si possible
7/7 et avec des horaires tardifs. Si vous ne me croyez pas, demandez aux
créateurs d’activités leurs horaires de travail, à la veille de rendre une
proposition, un projet …

Les deux-tiers des EPN sont aujourd’hui gérés par des collectivités (il
s’agit d’une estimation basée sur les enquêtes que j’ai mené à la demande de
collectivités. Cela varie beaucoup d’un territoire à l’autre, la part de
portage associatif est plus forte là où il existe encore une aide au
fonctionnement alloué pour les projets d’EPN par la collectivité.)

La gestion de l’EPN par une collectivité ne favorise pas le développement
des espaces de co-working. Horaires contraints par le statut des personnels,
fonctionnement très encadré par la hiérarchie et/ou par les élus, … c’est un
environnement de travail qui manque de souplesse pour innover. Il y a bien sûr
des exceptions, par exemple sur des territoires connaissant un taux de chômage
important et où les collectivités s’engagent pour soutenir fortement la
création d’activités.

Les rares espaces de co-working se créent dans des EPN atypiques

La DUI annonçait en juillet 2012 sur son site NetPublic la
création de 5 centres de télétravail et de co-working au sein d’EPN de la
Drôme
. Il faut préciser que sur les cinq lieux, on trouve en réalité 4 EPN
existants déjà labelisés EPI par le CG de la Drôme :

et une création de toute pièce sur le site d’une pépinière d’entreprises
nouvellement créée à Eurre (écosite du Val de Drôme).

On voit bien qu’il s’agit principalement de structures plutôt atypiques dans
le paysage habituel des EPN : 2 organismes de formation alors qu’ils sont très
minoritaires au niveau national, un espace de co-working créé dans une nouvelle
zone d’activités sans lien historique avec l’accès public à internet.

Pas de traces d’EPN gérés directement par des collectivités territoriales,
alors qu’ils représentent pourtant aujourd’hui la majorité des situations
rencontrées sur le terrain.

Le portage par une association semble préférable

Les structures associatives gérant un EPN semblent mieux adaptées pour
porter de tels projet … à condition que le côté « business » des
co-workers ne heurte pas les valeurs « non lucratif » de bon nombre
de militants de l’Education populaire qui animent ou dirigent ces lieux …

L’espace de co-working de l’EPN du
3e arrondissement à Paris
, est ouvert du lundi au vendredi de 10h à 21h. Il
dispose de 6 pièces ouvertes au public (100 m2) : un accueil et libre accès
Internet, un cyberespace réservé aux adhérents, une salle de formation, un
espace de co-working, un garage numérique (réparation d’ordinateurs) et un
bureau administratif. Il est porté par l’association Avantic,
dont est membre Libre accès, « une
coopérative de soutien au mouvement artistique des licences de libre diffusion
ayant pour objectif de fournir un cadre économique juste assurant une bonne
rémunération des artistes ».

Dans le genre atypique, dans l’univers des Espaces publics numériques, on ne
fait pas mieux …

Le comptoir numérique à
Saint-Etienne
est porté par une association Zoomacom et
par une Scop OpenScop. Zoomacom joue le rôle de centre de
ressource pour le réseau des Cybercentres du département de la Loire. Ce n’est
donc pas un EPN à proprement parler, mais une structure de projets donc la
mission est d’accompagner l’innovation.

Sur les 14 projets retenus par la Région Ile-de-France dans le cadre de son

appel à projets 2012 « télécentres et espaces de Co-working »
, on
dénombre 11 structures associatives pour seulement 3 collectivités (2
communautés de communes et un syndicat mixte). Parmi ces projets, aucun EPN,
malgré les efforts de communication de la Fonderie à leur attention ...

Il existe des porteurs de projets plus qualifiés pour ce genre d’initiatives

Faire évoluer un EPN vers un espace de co-working ou tiers-lieu, nécessite
une évolution importante des mentalités. Cela suppose de considérer qu’aider un
demandeur d’emploi, ce n’est pas seulement l’aider à rechercher des offres
d’emploi et à faire son CV, mais ce peut-être aussi lui permettre de disposer
d’un espace de travail pour créer son activité. Il y a encore beaucoup d’EPN où
les réglements intérieurs interdisent ne serait-ce que de faire des achats en
ligne …

Les espaces de co-working sont des outils le plus souvent au service d’une
mission d’accompagnement à la création d’activité. Il existe des structures
spécialement adaptées pour cela : CAE, couveuses, pépinières, stages de
création d’entreprises … c’est un vrai métier, structuré depuis plus de vingt
ans, et un.e animateur-trice multimédia ne peut pas s’improviser accompagnateur
pour la création d’activités économiques ni conseiller en insertion
professionnelle.

Le risque est donc pour ces animateurs-trices, à défaut de pouvoir suivre
une formation pour évoluer vers des fonctions d’accompagnement du développement
économique du territoire (Bac+5), c’est de se retrouver « promus » …
concierge de ces locaux partagés …

Le tiers-lieu « espace de co-working » n’est pas un modèle d’avenir pour les EPN

Je ne suis pas du tout convaincu que la très grande majorité des Espaces
publics numériques existants sur le territoire français, soient aisément
convertibles en Espaces de co-working.

Je trouve ce type de tiers-lieux très intéressants, il m’est arrivé de les
utiliser à plusieurs reprises depuis 10 ans que je suis télé-travailleur. Il
m’arrive aussi au cours de mes déplacements professionnels d’aller travailler
dans des bibliothèques … mais j’évite les EPN qui ne se trouvent jamais là où
le travailleur nomade en aurait besoin, qui ne sont jamais ouverts aux heures
où le travailleur nomade en a besoin, et dans lesquels les conditions d’accueil
sont souvent trop contraignantes pour y travailler correctement. Ils ont été
conçus pour accueillir un public de proximité nécessitant un accompagnement
dans les usages basiques et quotidiens du numérique. Pas pour dépanner des
professionnels de passage ...

Je suis convaincu que le succès d’un espace de co-working repose sur un
minimum de culture entrepreneuriale ou à défaut d’une forte culture de
développement local. Les structures porteuses d’EPN qui disposent dans leur ADN
de ce type d’approche, n’ont pas attendu les injonctions de l’Etat ou des
collectivités pour s’engager dans cette mutation.

Ne peut-on pas imaginer des espaces mixtes ?

Certains professionnels de la médiation numérique ou têtes de réseaux de
l’accès public à internet sont bien conscients de l’écart important entre les
deux modèles, et imaginent davantage un modèle mixte : une espèce de croisement
entre un espace de co-working et un EPN.

Loïc Gervais s’interrogeait récemment sur son blog
Médiateur Numérique : Coworking et EPN ?

« D’un point de vue très pragmatique,
un espace de coworking ce sont de locaux, des ordinateurs connectés à Internet
et surtout une animation des lieux. Ces trois ingrédients sont des composantes
naturelles de l’espace public numérique. S’il peut être difficile de partager
les locaux lorsqu’on a qu’une seule pièce, rien n’empêche de s’inscrire dans la
dynamique coworking. Faisons de nos espaces, des lieux d’échange, de plaisir et
d’animation autour du numérique (mais pas que) et nous nous inscrirons déjà
dans l’esprit coworking. Nos EPN ne deviendront pas tous des espaces de
coworking, mais peut-être que les espaces de coworking naissant pourraient
intégrer une logique de médiation numérique à leur code génétique … »

Alexandre Iacconi et
Frédéric Chazal, animateurs d’EPN dans le Nord Isère, cogitent
à un projet de Troquet numérique,
lieu de convivialité et espace de co-working.

Il est très sain que localement chacun
s’interroge, expérimente, fasse bouger le cadre trop étroit du modèle
« Espace public numérique ». Mais pour avoir eu la chance de
travailler à la MJC Monplaisir à Lyon dans un lieu qui disposait de différents
espaces pour différents usages, dont des bureaux, salles de réunions et de
répétition, ... pour des artistes en résidences ou associations culturelles, je
connais la lourdeur de gestion d’un tel lieu et la difficulté à trouver les
financements pour le faire fonctionner.

Le risque que je vois se dessiner, c’est la
tentation de vouloir en demander toujours plus aux EPN, sans financements
nouveaux. Les "vrais" espaces de co-working qui se débrouillent bien auront des
financements, et les EPN bricoleront dans leur coin sans que cela ne leur
apporte de valeur ajoutée, ni de retour sur investissement.

Les ECW (dit comme ça c’est déjà moins sexy que
« espace de co-working » …) vont siphonner le peu d’argent public
disponible sur un territoire et ensuite on coupera les crédits aux EPN ...

Et si on regardait ce qui se passe à l’étranger dans les télécentres ?

Evoluer vers ce type d’espace mixtes ne
reviendrait-il pas à mettre fin à une exception française ? Partout ailleurs
dans le monde ce type de lieu s’appelle télécentres, telecenters,
telecentros ...

Quand on voyage un peu à l’étranger ou qu’on
échange avec les porteurs de projets de télécentres un peu partout dans le
monde, on constate que ces lieux défendent les mêmes valeurs que nous
(e-inclusion, développement des compétences numériques, internet citoyen, …)
sans s’interdire de parler de business plan et de viabilité économique
du projet. Depuis toujours on y accueille, héberge et propose aussi des
services aux entrepreneurs, artisans, agriculteurs et micro-entreprises. (voir
par exemple le programme Telecentre
Sustainability
proposé par la fondation
Telecentre.org
[En] qui propose d’accompagner les télécentres à devenir des
entreprises sociales)

La grande différence c’est que dans ce modèle, les gestionnaires de
télécentres ont des profils d’entrepreneurs ou de managers, et n’ont aucune
sécurité d’emploi. Les fonds publics de fonctionnement ne sont pas majoritaires
et la part d’auto-financement sur projets et recettes propres est
prépondérante. Il n’y a pas autant d’organismes de formation qu’en France car
pas de cotisations obligatoires des entreprises, aussi les télécentres trouvent
des recettes en assurant des formations professionnelles ...

Nous sommes assez loin en France de ce mode d’organisation, et il faudrait
une sacré volonté politique pour effectuer ce revirement de bord. Pour le
moment, je ne sens cette réflexion et cette ambition nulle part ...

Assurer l’avenir des animateurs-trices plutôt que celui des EPN

Pour la grande majorité des EPN, je ne vois d’autre issue que de cultiver sa
spécificité et de questionner le sens de son métier. Les EPN ont été créés pour
« lutter contre la fracture numérique » c’est à dire pour assurer un
travail de médiation des usages du numérique auprès de publics qui se trouvent
dépassés par la rapidité des mutations en cours et qui ne disposent pas dans
leur entourage professionnel ou familial des personnes-ressources pour les
aider.

Je reste convaincu qu’il y a encore du travail à faire dans ce domaine. La
solution n’est pas la fuite en avant vers de nouvelles missions pour lesquelles
on est mal préparé. Car le public des espaces de co-working est majoritairement
des personnes qui maîtrisent déjà très bien les outils numériques. Transformer
un EPN en ECW revient à effectuer un virage à 180° et à changer complètement de
public cible.

Au lieu de se demander ce que l’on pourrait faire pour diversifier ses
activités et « rester dans le coup », ce qui amène à des stratégies
individuelles et concurentielles, il me semblerait plus logique de persister à
essayer de trouver des modes de financements pour l’activité qui est le coeur
de métier des EPN : la médiation numérique. Cela est plus difficile et
exigeant, car cela oblige à adopter une démarche collective et concertée de la
part des associations et collectivités porteuses d’EPN.

S’il n’y a pas de consensus qui se dégage rapidement parmi les têtes de
réseaux pour arriver à porter une parole publique sur le sujet, alors il sera
urgent et responsable d’aider les animateurs-trices à assurer leur avenir
professionnel, en changeant de fonction et de métier si nécessaire. Nous leur
devons cela en remerciement de leurs années de bons et loyaux services.

Quelques liens à visiter sur le sujet :

Le dossier
« 
Quel avenir pour les
EPN ? »
réalisé par Hubert Guillaud sur
InternetActu (décembre 2012)

Tiers-Lieux, travailler autrement en Aquitaine : http://www.tierslieux.net/

Suzanne GALY ; Tiers-lieux, des laboratoires
pour travailler autrement
, Aquitaine Europe Communication, 08/06/2012 :

http://www.aecom.org/Vous-informer/Actualites2/Tiers-lieux-des-laboratoires-pour-travailler-autrement

Suzanne GALY ; Le tiers-lieu, ligne
d’horizon des espaces publics numériques ?
, Aquitaine Europe
Communication, 08/06/2012 :
http://www.aecom.org/Vous-informer/Actualites2/Le-tiers-lieu-ligne-d-horizon-des-espaces-publics-numeriques

Fondation Telecentre.org [en] : http://www.telecentre.org

Telecenters [en] : http://www.publicsphereproject.org/node/316