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Droit d’auteur : Nina Paley appelle à la “désobéissance intellectuelle” [Eclats de S.I.Lex]

Fist of fury ! Par redwood. CC-BY-ND. Source : Flickr

Nina Paley est une dessinatrice américaine, réalisatrice de films d’animation et activiste de la Culture Libre, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans S.I.Lex, notamment à propos de la non-licence Copyheart sous laquelle elle a décidé de placer ses oeuvres afin d’inciter le public à les copier et à les partager.

Au cours d’une interview donnée pour O’Reilly Radar, Nina a eu l’occasion d’appeler à la “désobéissance intellectuelle” (intellectual desobediance) qu’elle définit comme une version de la désobéissance civile appliquée à la propriété intellectuelle. Le cheminement personnel qui l’a conduit à cette position est intéressant : partie de l’usage des licences libres (CopyLeft), passée au renoncement complet à ses droits sur ses créations (CopyOut), elle appelle aujourd’hui ouvertement au non-respect des règles du droit d’auteur (CopyFight), qu’elle estime contraires à sa dignité d’artiste et d’humain, ainsi qu’à des principes supérieurs comme la liberté d’expression ou de création artistique.

Une position radicale que d’aucuns pourront juger critiquable, mais qui témoigne d’une montée de la colère face aux dérives les plus graves du système, que je peux comprendre pour l’avoir déjà ressentie.

L’interview est à regarder ci-dessous et j’ai traduit en français à la suite les passages dans lesquels Nina parle de la “désobéissance intellectuelle”.

O’Reilly Media : Dans une présentation récente, vous avez employé l’expression “désobéissance intellectuelle”. De quoi s’agit-il ?

Nina Paley : La désobéissance intellectuelle, c’est la désobéissance civile plus ce qu’on appelle la propriété intellectuelle. De la même manière que certaines personnes ont volontairement violé certaines lois pour manifester leur désaccord avec elles et pour attirer l’attention sur les problèmes qu’elles posaient. C’est ce que j’ai l’intention de faire avec le droit d’auteur à l’avenir.

Un grand nombre de personnes ne respectent pas le droit d’auteur et passent leur temps à s’excuser pour ça. “Ho, je ne savais pas ! Je ne le referai plus”. Ils mettent une mention sur leurs vidéos indiquant : “Aucune violation intentionnelle des droits d’auteur” ou “créée dans le cadre du fair use”. Le problème avec le “fair use” (usage équitable), c’est que beaucoup de décisions de justice rendues à ce propos ont été effroyables. Il y a beaucoup de choses que je considère comme du fair use qui n’ont pas été reconnues comme telles.

Quand vous en savez malheureusement autant que moi à propos du droit, vous ne pouvez plus vous abriter derrière l’ignorance ou même le fair use. Et il ne me reste plus qu’à dire “Hé bien, je vais le faire quand même. Je vais faire ce remix ; je vais transformer cette oeuvre”. Je sais que je vais violer le droit d’auteur, mais je ne vais pas m’excuser pour ça. En tant qu’artiste, ce qui m’importe c’est de créer de l’art. Le degré d’autocensure qui est requis par la loi est devenu trop élevé.

Pour préserver mon intégrité d’artiste et d’être humain, j’en suis arrivée à la conclusion que j’étais obligée de violer la loi, car je n’ai plus la possibilité de la respecter et de rester un être humain libre.

O’Reilly Media : Qu’est-ce qui est pour vous le plus important dans le mouvement de la Culture Libre ?

Nina Paley : Le plus important pour moi dans la Culture Libre, c’est tout simplement le fait que tant de gens partagent la Culture. C’est une chose merveilleuse. Certains n’ont pas conscience des risques qu’ils prennent, d’autres oui, mais ils prennent ce risque juste pour partager la Culture avec d’autres. Pour la partager, pour la préserver.

O’Reilly Media : On dirait que les gens éprouvent un véritable besoin de partager la Culture ?

Nina Paley : Oui. J’ai lu sur Techdirt qu’en Corée du Nord, on jette les gens en prison pour avoir partagé des fichiers, mais ils le font quand même. Quelle que soit la dureté des sanctions, ces gens le font. Ce sont des héros ! Pour les jeunes générations qui ont grandi avec Internet, ces lois ne veulent rien dire. C’est mon espoir pour le futur, mais ils sont déjà là. C’est le présent.

O’Reilly Media : Comment pensez-vous que le droit d’auteur aura évolué dans dix ans ?

Nina Paley : Dans dix ans, je pense que les lois seront encore pires et encore moins porteuses de sens. Déjà aujourd’hui, la différence entre la loi et les comportements des gens est immense ; ce sont juste deux planètes différentes. Je n’ai pas tellement d’espoir que les lois sur le droit d’auteur changent. Mais je pense que ça n’a pas tellement d’importance. Les outils sont là pour permettre aux gens de créer et de partager la Culture, et ils le feront, même si c’est illégal. Et le système finira par ne plus pouvoir résister. Si les structures au pouvoir veulent continuer à se maintenir telles qu’elles existent, elles seront peut-être obligées d’engager une réforme, car le droit d’auteur n’est plus supportable. Les lois sur le droit d’auteur n’ont tout simplement plus rien à voir avec les comportements humains.

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