Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

Changer de posture ou faire bonne figure ?

Forum des usages coopératifs Brest 2012

Le 5ème
Forum des Usages Coopératifs
aura lieu cette année à Brest du 10 au 13
juillet, sous le titre « Territoires en réseaux et figures de la médiation
et de la coopération ». C’est un rendez-vous important, auquel j’ai le
plaisir de participer depuis 2004 et comme à chaque édition, le programme
d’échanges est dense.

Cette année j’y animerais le jeudi 12 juillet
après-midi un atelier intitulé « Médiateurs,
éducateurs, innovateurs, du parcours personnel aux postures
professionnelles
, » proposant de découvrir et d’essayer sur soi la
socio-analyse, une méthode proposée par Pierre Bourdieu, qui consiste à
interroger nos trajectoires personnelles afin de mieux comprendre pour soi et
les autres ce qui agit sur nos attitudes et nos pratiques.

L’approche que je propose prends d’une certaine
façon le contre-pied de l’approche « Figures de la médiation et de la
coopération » qui sert cette année de fil conducteur à plusieurs sessions.
Je vais essayer dans les lignes suivantes d’expliquer pourquoi je ne partage
pas cette vision et l’approche que j’aimerais développer à la place.

Ce que « figure(s) » veut dire

Le terme « figures » évoque plutôt des
« personnages » que des « personnes », qui dans leur
domaine font autorité ou ont laissé un souvenir particulier (« figure
tutélaire », « figure marquante »)

Cela peut aussi désigner une tournure de langage
recherchée « figure de style », un enchainement de mouvements dans
certains sports « figure acrobatique » … Cela décrit plus souvent le
remarquable, l’extraordinaire, voire l’exceptionnel, plutôt que le normal et le
quotidien.

Le terme est aussi utilisé en philosophie,
anthropologie ou psychologie, … (« la figure du père », …) pour
évoquer les différentes représentations d’une idée ou notion, à des époques ou
dans des cultures différentes, selon les points de vue d’auteurs
différents.

Figurez-vous que je suis pas convaincu ...

Les organisateurs se proposent de collecter avant
le Forum des portraits de quelques personnes « figures de la médiation ou
de la coopération » et de les mettre en scène. Je ne doute pas de la
sincérité des intentions, mais je m’interroge sur le but poursuivi et sur les
effets collatéraux non désirés … et je suis perplexe.

J’ai l’impression qu’on voudrait nous raconter la
vie des saints, lesquels se sont sacrifiés pour leurs idéaux, et tirer de ces
portraits des exemples à suivre. Brrr … Ça me fait froid dans le dos.

Je me méfie de l’exemplarité des résultats
obtenus par quelques-uns, érigés en modèles, car c’est à chacun de trouver sa
voie et son propre chemin. C’est de parcourir le chemin qui est important, et
non pas de chercher à parvenir à tout prix au même endroit. Les parcours de vie
et d’engagement exemplaires, s’ils peuvent certainement impressionner des
adolescents et influencer une vocation, n’ont pas le même effet sur des
professionnels expérimentés. Personne n’aime être comparé à un frère ou une
soeur plus brillant, à un camarade de classe ou à un collègue qui a fait un
meilleur travail que vous ... C’est une façon de faire anti-pédagogique, qui
n’a jamais aider personne à progresser intérieurement et qui tend à encourager
la compétition individuelle plutôt que la coopération.

La collecte de portraits est une bonne
idée en soi, mais à mon avis elle n’est pas ciblée sur les bonnes
personnes. La médiation numérique doit placer l’usager au coeur des
projets
et des collaboration des acteurs professionnels et bénévoles.
Aussi, ce sont des portraits d’usagers que j’aurais aimé voir
collectés
, car ce sont eux qui peuvent témoigner le mieux de
l’utilité sociale de tous les professionnels qui interviennent pour
accompagner les usages.

Le travail est plus difficile à
réaliser c’est évident, mais le résultat aurait un impact plus
fort. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un oeil sur les
exemples suivants :

La médiation : une question de posture

Pour ce qui est de la médiation numérique, il est
davantage question en réalité de « posture » professionnelle.

La notion de posture évoque une attitude
corporelle, une position que l’on adopte en vue d’anticiper au mieux une action
ou un mouvement à réaliser. On cherche ainsi la posture permettant la meilleure
efficacité, en diminuant les risques (gestes de sécurité), ou en maximisant le
plaisir (kamasutra) ...

L’analogie n’est pas absurde, le bon
professionnel cherche à faire son travail, avec le maximum d’efficience
(résultats obtenus rapportés aux moyens mis en oeuvre), sans se mettre en
danger en aidant les autres, tout en y prenant si possible du plaisir.

Il ne s’agit pas ici de jouer sur les mots, mais
d’essayer d’orienter le questionnement des acteurs sur des pistes fécondes. Il
me semble que le concept de « posture » amène davantage à envisager
une dynamique de positionnement dans un jeu d’acteurs que le concept de
« figure » qui placerait en tête de gondole des icones comme autant
d’exemples à imiter. De plus, la posture réfère aux gestes quotidiens lorsque
la figure insiste sur les actes exceptionnels.

Comme au yoga, la posture doit se sentir et se
construire de l’intérieur, elle ne peut pas s’apprendre par simple imitation
d’une façon de faire observée de l’extérieur.

La coopération : une affaire d’idéologie ?

Pour ce qui est de la coopération, j’ai moins
travaillé le sujet, donc je me risquerais juste à une hypothèse, qui reste à
fouiller et à étayer.

De mon expérience pratique de la coopération (au
sein d’une SCOP, dans le cadre de projets en partenariats, dans le cadre de
processus de travail se réclamant de l’intelligence collective ...) mon
intuition m’amène à l’envisager davantage comme une idéologie, plutôt que comme
une posture professionnelle.

J’utilise le terme d’idéologie dans son acception
sociologique, qui ne revêt aucun sens péjoratif. Comme la définit Guy Rocher,
l’idéologie est un système d’idées organisé qui a pour fonction d’expliquer ou
de justifier la situation d’un groupe.1

Le choix fait à Brest de repérer et de valoriser
des « figures » de la coopération tend à confirmer cette intuition.
Les idéologies réclament des figures tutélaires, des porte-drapeaux, des
maîtres à penser …

La coopération est une utopie, là aussi aucune
connotation péjorative à mes yeux. Comme la ligne d’horizon, c’est un but vers
lequel on peut tendre, mais que l’on atteint jamais. « A quoi sert
l’utopie ? » s’interroge Eduardo Galeano … Elle sert à avancer.2


1- L’idéologie est « un
système d’idées et de jugements, explicite et généralement organisé, qui sert à
décrire, expliquer, interpréter ou justifier la situation d’un groupe ou d’une
collectivité et qui, s’inspirant largement de valeurs, propose une orientation
précise à l’action historique de ce groupe ou de cette collectivité ».

Guy Rocher, Introduction à la sociologie
générale
, Tome 1 :l’action sociale, Seuil, Paris, 1970 -
p.127

2 - « Elle est à l’horizon, dit Fernando Birri. Je me
rapproche de deux pas, elle s’éloigne de deux pas. Je chemine de dix pas et
l’horizon s’enfuit dix pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne
l’atteindrai. A quoi sert l’utopie ? Elle sert à cela :
cheminer. »
Eduardo
Galeano
, Las
palabras andantes
(1993)