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Accord SACEM/Creative Commons : quelles incidences sur les usages collectifs ?

La SACEM et Creative Commons ont annoncé hier la signature d’un accord important, dans la mesure où il constitue le premier du genre accepté par une société de gestion collective en France pour la diffusion non commerciale d’oeuvres musicales sous licences libres.

Numerama résume ainsi la substance de cet accord :

Concrètement, les auteurs, compositeurs et éditeurs de musique membres de la Sacem ont désormais la possibilité de choisir sur le site internet de la société de gestion chacune des œuvres dont ils sont ayants-droit et qu’ils souhaitent placer sous une licence Creative Commons. Le choix s’impose entre trois licences qui excluent toute forme d’utilisation commerciale, qui reste interdite sans le paiement de redevances à la Sacem.

Cette expérience pilote s’inspire de celle qui avait été conduite en 2007 avec l’équivalent hollandais de la SACEM, la BUMA/STEMRA. Elle constitue un jalon important pour l’acceptation des Creative Commons en France, car jusqu’à présent les auteurs de musique étaient contraints de recourir à la gestion individuelle de leurs droits s’ils voulaient employer des licences Creative Commons, la SACEM n’admettant pas que ses membres le fassent.

Un bal organisé dans un bibliothèque. Usage collectif d’oeuvres musicales à n’en pas douter, mais s’agit-il d’un usage commercial ? Question très complexe (Library Dance Party. Par reallyboring. Cc-BY-NC-SA. Source : Flickr)

Néanmoins, pour aboutir à un tel accord, la SACEM et Creative Commons ont dû s’entendre sur une définition de ce que l’on devait entendre par “usage non-commercial“, exercice particulièrement redoutable. Creative Commons International avait déjà consacré en 2009 un rapport à cette question, qui avait eu le mérite de bien montrer l’étendue du problème, sans apporter cependant de réelles solutions. Pour prendre la mesure de la complexité de cette question, je vous recommande également chaudement cet article de Michèle Battisti et Anne-Laure Stérin (paru dans la revue Doc-SI en octobre 2011).

Cela fait un moment que je suis l’évolution de cet accord SACEM/Creative Commons et ma crainte principale était que cette définition de l’usage non commercial ne soit au final trop extensive et n’en vienne à interdire des formes d’usages collectifs, question à laquelle j’accorde beaucoup d’importance.

Dans ces travaux préparatoires qui avaient été rendus publics par Numerama l’année dernière, on avait ainsi l’impression que l’accord tendrait à considérer tout usage “non-personnel” comme un usage commercial, ce qui aurait eu des conséquences fâcheuses. En effet, cela aurait empêché des organismes comme des bibliothèques ou des établissements d’enseignement d’utiliser des oeuvres musicales placées sous licence CC et comportant la clause NC, quand bien même elles n’auraient pas fait une exploitation commerciale des morceaux. Cette confusion entre usage commercial et usage collectif aurait été d’autant plus préjudiciable que la majorité des auteurs qui placent leurs créations sous licence Creative Commons retiennent l’option NC (Pas d’usage commercial).

A la lecture de la FAQ publiée par la SACEM pour guider l’application de cet accord, j’ai d’abord été rassuré, car l’usage non commercial n’est pas de prime abord assimilé à un usage personnel, ce qui sauvegarde au moins le principe que certains usages collectifs puissent être autorisés.

Néanmoins, cette FAQ contient des listes d’exemples d’usages commerciaux et non-commerciaux qui font planer un doute sur la compatibilité avec les usages collectifs, notamment certains usages en bibliothèque, ainsi que des usages pédagogiques et de recherche.

Usage collectif ? Usage commercial ? (Opening of Edinburgh Music Library. Par Scottish Libraries. CC-BY-NC-ND. Source : Flickr)

Définition de l’usage commercial selon l’accord et usages collectifs :

La FAQ considère que les oeuvres placées sous licence NC ne peuvent “donner lieu à un avantage commercial“, ce qui demeure assez vague. Elle indique par la suite une liste d’exemples d’usages qui sont explicitement exclus de la définition de l’usage non commercial. Parmi ceux-ci, on trouve par exemple l’usage publicitaire, mais d’autres formes d’usages également qui peuvent interférer avec des formes d’usage collectif :

  • toute utilisation d’une œuvre dans un restaurant, un bar, un café, une salle de concert ou autre lieu d’accueil du public ;

=> “Autre lieu d’accueil” du public, voilà une formulation va englober mécaniquement les usages en bibliothèque, notamment la sonorisation des espaces, pour laquelle la SACEM propose déjà des tarifs pour les médiathèques. Si l’on s’en tient à la lettre de cette FAQ, aucun usage fait d’une oeuvre placée sous licence NC ne peut être considéré comme “non-commercial”, quand bien même l’accès au lieu public est absolument gratuit. Concrètement cela signifie que les bibliothèques ne pourraient pas utiliser des morceaux de musique sous licence NC pour sonoriser leurs espaces sans verser de droits à la SACEM, dans le cadre du contrat général de représentation qui les lie normalement à la société de gestion collective.

Par ailleurs, il y a d’autres usages figurant dans cette liste qui font naître un doute quand à leur compatibilité avec l’usage en bibliothèque :

  • toute utilisation d’une œuvre par une entité dans le cadre, ou en relation avec, d’activités générant des recettes ;

=> Beaucoup de bibliothèques font payer une cotisation annuelle à leurs inscrits, dont le produit constitue manifestement une forme de recettes, même si le but de ces établissements n’est pas de réaliser des bénéfices. Doit-on considérer que de ce seul fait, tout usage qu’elles font d’une oeuvre musicale est nécessairement “commercial” ? Difficile à dire…

Définition de l’usage non commercial selon l’accord et usages collectifs

La FAQ contient une autre rubrique qui liste des exemples d’usages que l’on peut considérer comme “non commerciaux”. On y trouve certains éléments qui recoupent des usages en bibliothèques ainsi que des usages pédagogiques et de recherche.

  • Diffusion sur des blogs, des sites web ;
  • Streaming ou téléchargement des œuvres de l’ayant droit sous licence Creative Commons option non commerciale ;

=> A défaut de ce qui est prévu pour la sonorisation des espaces, il ne semble pas y avoir d’obstacles à ce qu’une bibliothèque utilise un morceau sous licence NC sur un site ou un blog, pas plus que l’accord ne s’oppose à l’insertion d’un player (embed) sur une page web pour une écoute en streaming. C’est plutôt une bonne nouvelle, car ce type d’usages est assez fréquent en bibliothèques, notamment sur des blogs musicaux (voyez ici ou ).

  • Diffusions publiques des œuvres de l’ayant droit sous licence Creative Commons option non commerciale dès lors qu’aucune dépense n’est engagée par exemple pour les frais artistiques, les lumières, la sonorisation, la salle, … , telles que :

- les concerts, quel que soit le lieu (églises, domiciles particuliers, salles de concert, manifestations publiques, rassemblements informels, etc.)

  • spectacles de rue
  • colloques et conférences
  • établissements d’enseignement (hors cadre pédagogique)
  • sonorisation des parties communes des immeubles collectifs
  • mariages civils
  • sonorisation de locaux associatifs.

=> On repasse ici à des formes d’usages sur place, possédant une dimension collective. Ainsi pour l’organisation de manifestations ponctuelles (comme les concerts), il semblerait qu’il soit possible, dans le cadre d’une bibliothèque, de jouer un morceau sous licence NC, sans avoir à demander d’autorisation spéciale à la SACEM et à verser de droits (alors que c’est nécessaire en temps normal pour des morceaux sous copyright classique, même lorsque que l’on a conclu un contrat général de représentation qui ne couvre que la sonorisation et pas l’événementiel).

=> Il est indiqué que l’on peut utiliser des morceaux sous licence NC dans le cadre d’établissements d’enseignement, mais pas dans un cadre pédagogique. Cela peut paraître paradoxal au premier abord, mais la SACEM a sans doute tenu à exclure les usages pédagogiques de manière à préserver intact le régime spécifique de l’exception dite “à des fins d’illustration de l’enseignement et de la recherche”. Les accords sectoriels qui permettent l’application concrète de cette exception prévoient bien en effet que des oeuvres musicales puissent être diffusées en classe ou en cours, ainsi que des extraits puissent être incorporés dans des supports pédagogiques. Ces usages donnent lieu au paiement d’une redevance annuelle, versée par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et le Ministère de l’Education Nationale à des sociétés de gestion collectives (dont la SACEM). Ce mécanisme fait l’objet de très nombreuses critiques pour sa lourdeur et les difficultés d’application qu’il génère. On peut donc ici très fortement regretter que l’usage pédagogique des oeuvres sous licence NC soit exclu de la définition de l’usage non commercial.

=> Par contre, la diffusion lors de colloques ou de conférences est permis (quand bien même la participation est payante ?). Or de tels usages sont aussi normalement prévus par les accords sectoriels relatifs aux oeuvres musicales pour l’application de l’exception pédagogique et de recherche. Dans ce cadre, on pourra donc bénéficier de l’ouverture des licences Creative Commons.

=> Le dernier item de cette liste me laisse également perplexe “sonorisation de locaux associatifs“. J’ai du mal à comprendre pourquoi d’un côté on interdit l’usage des oeuvres sous licence NC dans tous les lieux “accueillant du public” et de l’autre on l’autorise dans le cadre des associations. Il me semble qu’il serait plus cohérent de compléter cet item en ajoutant “sonorisation de locaux associatifs ou de bibliothèques“.

On le voit, cet accord soulève beaucoup de questions quant à son articulation avec les usages collectifs. Heureusement, nous sommes dans le cadre d’un projet pilote et un minimum de souplesse paraît possible.

A la fin de la liste des utilisations considérées comme non commerciales, on peut lire par exemple que :

Nous attirons votre attention sur le fait que la liste ci-dessus d’utilisations non commerciales est donnée à titre d’exemple et n’est donc pas limitative.

Il y a donc une marge de manoeuvre pour compléter ces listes pour faire apporter des clarifications concernant les usages collectifs. C’est également ce qui ressort de la conférence de presse qui s’est tenue hier pour le lancement de cette expérimentation. Jérémie Nestel, du collectif Libre Accès, a posé à cette occasion la question de la compatibilité des usages en bibliothèque avec les définitions de l’accord :

Ce à quoi, on lui a fait cette réponse, plutôt vague, mais pas complètement fermée (Bernard = Bernard Miyet : président du directoire de la SACEM ; Paul = Paul Keller : représentant de Creative Commons International) :

Il me semble à présent que les représentants des bibliothèques, mais aussi ceux des établissements d’enseignement, devraient entrer en contact avec la SACEM et Creative Commons pour travailler sur la prise en compte des usages collectifs dans cet accord. A défaut de prendre en compte correctement cette question, il me semble que ces accords constitueraient une grave régression pour les licences libres en France et non un progrès.

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