Coopération et partage autour des pratiques collaboratives

A la rencontre du 3ème type … de lieu (1/2)

Starbucks third place

« 3ème lieu », « tiers-lieu », il y a comme cela des
expressions qui suscitent un engouement et qui se répandent à grande vitesse
dans des milieux professionnels clos, et en général en grande interrogation sur
leur avenir. C’est le cas des Espaces publics numériques (et dans une moindre
mesure celui des bibliothèques), milieu où l’on peut croiser des professionnels
déboussolés, largement prêts à remettre leur destin entre les mains de vendeurs
de chimères.

Ce premier article revient sur l’origine de ce
concept, rappelle les types de projets qui s’en réclament et constate que d’un
point de vue sémantique cela a plus de sens de parler de "Tiers-lieu" que de
"3ème lieu".

Dans un second article à paraître très bientôt,
nous nous demanderons si les Espaces publics numériques ou les bibliothèques
peuvent être, ou prétendre devenir des tiers-lieux ?

La famille des tiers-lieux se divise … en 3

Ici et là, des collectifs inventent des lieux
innovants qu’on ne sait pas où classer. Des lieux pionniers qui
s’affranchissent des frontières classiques et deviennent emblématiques au point
d’inspirer des structures en recherche d’un nouveau souffle.

Le tiers-lieu culturel

Né dans la mouvance des friches artistiques, démarrées sous forme de squats
puis pour certaines « récupérées » par les instances culturelles
officielles, le tiers-lieu s’affiche comme le symbole d’une politique
d’accompagnement de l’émergence de nouvelles formes artistiques et
culturelles.

Voici par exemple ce que disait Jean Blaise, directeur du Lieu Unique à Nantes lors de son ouverture
 :

“Nous ne souhaitons pas construire un théâtre de plus mais plutôt un centre
d’art ouvert en permanence au public. LU doit devenir le bistro du coin à
l’échelle d’une ville en même temps qu’une des plateformes européennes des arts
contemporains. D’où l’importance que nous attachons aux espaces sociaux de LU
qui ne sont pas à côté des espaces réservés à la création artistique mais au
contraire en soutien, et pensés pour la préserver de la tentation de
l’isolement, pour la relier à la vie. LU doit être un lieu unique, au sens
d’extraordinaire.”

Le tiers-lieu "travailler autrement"

Le concept de télécentre, lancé par des appels à projets de la DATAR dans
les années 90, a pendant vingt ans rencontré assez peu d’échos. Quelques
territoires ruraux pilotes du télétravail s’y sont essayé, sans parvenir à
faire école. Mais depuis quelques années, grâce à l’engouement autour des
bureaux ouverts partagés ou « espaces de co-working » créés surtout
dans les grandes agglomérations, des projets de télécentres ruraux se
relancent. Tiers-lieux des villes ou tiers-lieux des champs, tous se présentent
comme des solutions pour « travailler autrement ».

Comme le dit Michael Schwartz, cofondateur avec Julie Pouliquen de
La Cordée à Villeurbanne
 :

"L’idée était de créer des endroits conviviaux où se forment
des
communautés de
travailleurs
.Le fonctionnement est flexible pour répondre aux besoins
de ces actifs qui ont des métiers très différents. Il y a environ 50 %
d’indépendants, 30 % d’entrepreneurs et 20 % de télétravailleurs." (extrait
d’un reportage du magazine du Grand Lyon - Co-working
 : le travail autrement
, janvier 2013)

Pour plus d’infos sur ce type de lieux,
le site zevillage
, créé à
l’origine par Xavier Mazenod, fait un gros travail de veille sur le sujet.

Le tiers-lieu "lnnovation"

Fablab, IdeasLab, InfoLab … les néologismes ne
manquent pas pour désigner les derniers-nés de la famille des tiers-lieux. Nous
ne nous attarderons pas dessus dans cet article, car ils méritent à eux seuls
une analyse plus détaillée et un débat particulier. Ce sera pour une autre fois
...

3ème lieu ou tiers-lieu … est-ce la même chose ?

Prenons le temps de revenir au sens originel du
terme « 3ème lieu » (third place) inventé par le sociologue
américain Ray Oldenburg à la fin des années 80. Puis, nous
comparerons ensuite avec le sens élargi et différend que lui confère l’usage du
mot « tiers-lieu » en français.

La notion de « third place » de Ray Oldenburg

"Les 3ème lieux ne sont rien d’autres que
des lieux publics de réunion informelle. Cette appellation provient du choix de
considérer nos maisons comme le « premier » lieu dans nos vies, et
nos lieux de travail comme le « second ». (…)

Est-ce une coïncidence si les cultures du
monde se distinguant par leur « joie de vivre » sont celles dans
lesquelles les 3èmes lieux sont considérés comme aussi importants que la maison
ou le travail. Cette « joie de vivre » dépend de la capacité des des
personnes à apprécier la compagnie de ceux qui vivent et travaillent autour
d’eux. Les endroits permettant cela doivent leur être proposés, et ils auront
du temps à y consacrer si ces lieux se trouvent près de là où ils vivent.
"
(Ray Oldenburg, Our Vanishing
Third Places
[pdf], 1997)

Le concept de Ray Oldenburg trouve son origine dans l’analyse critique de
l’urbanisme des banlieues résidentielles américaines, peuplées de personnes de
la middle-class et upper middle-class, faisant chaque jour la
navette domicile-travail. Les lieux de convivialité de proximité issus du
modèle européen tels que cafés, bars, restaurants, épicerie de quartier … ont
disparu, car interdits par les règlements d’urbanisme dans les zones
résidentielles, au profit de grands centres commerciaux. Il observe ainsi
l’importance pour la vie locale, que peuvent prendre des lieux informels de
rencontre et d’échange de voisinage, comme une station service, un marchand de
journaux, un salon de coiffure … qu’il baptise donc « 3ème
lieu ».

Ce ne sont donc pas des lieux fabriqués de toute pièce avec des animateurs
professionnels et un budget de fonctionnement pour faire du « lien
social » comme on dit chez nous. Il s’agit plutôt d’un concept
sociologique qui permet d’insister sur l’importance des échanges informels au
sein d’une communauté de voisinage, afin de « faire société », au
delà des rôles sociaux imposés par la famille et le travail.

Il y a sûrement déjà un 3ème lieu près de chez vous !

Les principales fonctions et atouts pour
la vie locale d’un 3ème lieu selon Oldenburg :

  1. Les 3ème lieux contribuent unifier le
    voisinage en créant de l’interconnaissance

  2. Les 3ème lieux servent de « point
    d’entrée » aux visiteurs ou nouveaux arrivants dans le quartier, où l’on
    obtient facilement renseignements et information.

  3. Les 3ème lieux sont des aires de
    « triage », des endroits où les personnes ayant les mêmes centres
    d’intérêt peuvent se trouver et se retrouver.

  4. Les 3ème lieux sont des espaces
    intergénérationnels où jeunes et adultes se côtoient.

  5. Les 3ème lieux contribuent à une meilleure
    attention à son voisinage.

  6. Les 3ème lieux favorisent le débat
    politique.

  7. Les 3ème lieux permettent de réduire le
    coût de la vie, à travers l’aide mutuelle, les conseils et les coups de mains
    qu’on peut y trouver.

  8. Les 3ème lieux sont des lieux où l’on
    s’amuse, du fait même de la présence des autres, sans qu’il soit nécessaire
    d’allumer la télévision.

  9. Les 3ème lieux offrent camaraderie et
    convivialité, sans engagement ni formalités.

  10. Les 3ème lieux tiennent une place
    importante dans la vie des personnes retraités.


(Sur ce sujet, voir aussi l’article de Marie D. Martel,
Le concept de tiers lieu : retour aux
sources
, sur son blog Bibliomancienne)

Du coup, on comprend vite qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat et
ameuter tout le monde avec cette idée là : il y a sûrement déjà un « 3ème
lieu » pas bien loin de chez vous, cela s’appelle dans notre pays plus
communément un bistrot, un café du coin, … !

D’ailleurs, l’histoire de la diffusion de ce concept vient nous le
confirmer, et cette fois ci ce n’est plus de sociologie dont il s’agit, mais de
marketing ...

Un coup marketing de Starbucks Café

La chaîne de cafés Starbucks s’est approprié le concept de « 3ème
lieu » et l’a popularisé à sa sauce (plutôt crémeuse, d’ailleurs).

« En 1983, Howard Schultz (PDG de Starbucks) fut captivé lors d’un
voyage en Italie par les bars à café italiens et leur côté romantique. Il eut
alors l’idée de ramener aux Etats-Unis le concept de café italien traditionnel.
Un lieu pour la conversation et « l’esprit de voisinage » (sense
of community
). Un 3ème lieu entre le travail et la maison. »
(Extrait de la page « Notre héritage" sur le
site web officiel de la marque.)

(Pour aller plus loin, lire l’article de Mathieu Daix, étudiant à l’EM Lyon
Business School,
Le marketing selon Starbucks : le concept de Third Place
)
.

Tiers-lieu : vers de nouvelles formes juridiques pour de nouveaux rapports au travail

Même si de nombreuses personnes utilisent le terme de
« tiers-lieux » qui sonne mieux en français, en lui donnant à peu
près le même sens que « 3ème lieu », du point de vue sémantique, ce
terme introduit des notions associées intéressantes.

Le travail fait par le Cabinet Chronos dans le cadre d’une
étude prospective « Tiers-lieux, tiers-temps »
, observe les
évolutions de nos rythmes de vie, journaliers, hebdomadaires, … et suggère la
nécessité de repenser nos espaces urbains pour nous permettre d’y vivre ce
« tiers-temps » libéré des contraintes du travail,
professionnel ou domestique.

Une « tierce-personne », un « tiers
de confiance
 », … évoquent en français l’idée d’une 3ème personne
que l’on fait intervenir dans une relation ou transaction entre deux parties,
afin de jouer un rôle d’intermédiation favorisé par une posture d’indépendance
et de neutralité.

J’aime bien cette idée qui n’est paradoxalement
investie et revendiquée que par assez peu de porteurs de projets de
« tiers-lieu ». C’est le positionnement des Coopératives d’activités
et d’emploi (CAE) ou des sociétés de portages, qui sont un intermédiaire
permettant à des personnes de remplir des missions pour un client, sans avoir à
disposer de sa propre structure juridique pour le faire.

A mon avis, la notion de tiers-lieux dans le
domaine du « travailler autrement », ne prend pleinement son sens que
si elle est assortie de ce statut d’entreprise ayant pour vocation
d’accompagner la création d’activités par des personnes auparavant salariées.
Sans cela, il ne s’agit guère que d’un espace partagé pour (télé)travailler.
Des entreprises ou des indépendants qui partagent des bureaux, ce n’est guère
nouveau.

[A suivre ... Epn & bibliothèques peuvent-ils être des tiers-lieux ? ]

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